Le FIBD 2011 sur Phylacterium

Pour accompagner, ou prolonger (ou même suppléer, soyons audacieux !), la programmation du festival international de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême (http://www.bdangouleme.com/), le blog Phylacterium vous propose de vous replonger dans ses archives…

Cela ne vous aura pas échappé, le Grand Prix du FIBD 2010, subséquemment président du FIBD 2011, est le dessinateur Baru. Depuis février dernier, je me livre à un « Baruthon » qui consiste à chroniquer tous les mois un album de cet auteur peu connu du public, et pourtant essentiel témoin du monde contemporain. Pour les plus courageux qui veulent avoir un solide aperçu de son oeuvre : avanti, Baruthon !

Bien sûr, le concours Révélation blog, dont le prix sera remis vendredi a lui aussi eu droit à un récent article, qui revient sur les trois lauréats.

Au bar Le Cinq sens sera exposé plusieurs planches originales du collectif Les Nouveaux Pieds Nickelés édités pour Onapratut comme un hommage à l’oeuvre de Forton qu’on ne cesse de ranger dans les « classiques » du neuvième art. Prémonitoirement, je l’avais chroniqué dès sa sortie en mai 2010 : Des anciens aux nouveaux Pieds Nickelés

Une exposition sur l’Egypte et la bande dessinée au musée des Beaux-Arts d’Angoulême… L’exposition se concentre sur trois séries d’Isabelle Dethan : Le Tombeau d’Alexandre dessinée par Maffre, Sur les terres d’Horus et Khéti, fils du Nil par Mazan et J’avais déjà rédigé quelques chroniques apéritives sur ce thème en décembre : La mystérieuse pyramide d’Edgar P. Jacobs, l’aventure didactique de De Gieter, l’épopée napoléonienne de Jacques Martin et André Juillard et les milles et une nuits de Golo.

Enfin, dans la sélection officielle se trouvent deux albums que je vous recommande ardemment : Pour l’Empire de Bastien Vivès et Merwann Chabanne et Château de sable de Frederik Peeters et Pierre Oscar Lévy. Je vous invite à lire, pour en savoir plus sur ces auteurs, le Parcours de blogueurs sur Bastien Vivès et l’article consacré au suisse Frederik Peeters (sobrement intitulé Pourquoi lire Frederik Peeters ?).

Bon festival à tous !

Mise à jour le 30 janvier : le palmarès du FIBD 2011 : (source : Lemonde.fr)

Grand Prix de la Ville d’Angoulême
: Art Spiegelman

Fauve d’or du meilleur album
: Cinq mille kilomètres par seconde (Atrabile), par Manuele Fior

Prix spécial du jury : Asterios Ployp (Casterman), par David Mazzucchelli

Prix de la série
: Il était une fois en France, tome 4 : Aux armes, citoyens ! (Glénat), par Fabien Nury (scénario) et Sylvain Vallée (dessin)

Prix révélation : Trop n’est pas assez (Cà et Là), par Ulli Lust et La Parenthèse (Delcourt), par Elodie Durand

Prix Regards sur le monde
: Gaza 1956 (Futuropolis), par Joe Sacco

Prix de l’audace
: Les Noceurs (Actes Sud BD), par Brecht Evans

Prix Intergénérations
: Pluto (Kana), par Naoki Urasawa et Osamu Tezuka

Prix du Patrimoine
: Bab El Mandeb (Mosquito), par Attilio Micheluzzi

Prix de la bande dessinée alternative : L’arbitraire, volume 4 (périodique édité à Lyon)

Prix Jeunesse : Les Chronokids, tome 3 (Glénat), par Zep, Stan & Vince

Prix du public : Le bleu est une couleur chaude (Glénat), par Julie Maroh

Published in: on 29 janvier 2011 at 08:44  Comments (2)  

Parcours de blogueurs : Tanxxx

Dans le foisonnement que furent les années 2004-2005 en matière de blogs bd, j’ai toujours regretté de passer à côté d’une blogueuse qui a su démontrer par la suite au public que son blog n’était qu’une partie de son talent : Tanxxx. Faisant mon pain quotidien de Frantico, Boulet, Ga, Cha, Lovely Goretta, Laurel, Miss Gally, Mélaka, Pénélope Jolicoeur, la discrète niche dans laquelle se situait Tanxxx est passée dans mon angle mort. Cette petite introduction pour expliquer deux choses : le temps que j’ai mis avant de consacrer un « parcours de blogueurs » à Tanxxx, et les éventuelles imperfections de cet article, écrit par quelqu’un qui ne découvre que maintenant le blog de Tanxxx (mais qui, fort heureusement, avait déjà su s’enquérir de ses autres travaux).

Tanxxx dans la foule des premiers blogueurs bd


Le parcours de Tanxxx ne commence pas directement par la bande dessinée, partie de son travail qui émerge au moment de la création de son blog vers 2005 (indépendamment de ce même blog, d’ailleurs). Tanxxx, née en 1975, étudie aux Beaux-Arts d’Angoulême en section Art, période pendant laquelle elle dit n’avoir que très peu dessiné, et commence véritablement une carrière de dessinatrice vers 2003, se spécialisant tout particulièrement dans l’affiche rock. Elle collabore notamment avec le sérigraphiste Brazo Negro pour réaliser de belles affiches de concerts, ou de films de série B. Cette activité reste d’ailleurs l’activité professionnelle principale de Tanxxx, et je vous laisse admirer sur son site, http://www.tanxx.com/, le reste de ses réalisations dans le domaine de l’affiche.
Avant tout illustratrice, Tanxxx ne se destine pas d’abord à la bande dessinée. Mais, en lançant son blog autour de 2004, elle se risque à quelques trips. Même si j’ai quelques doutes sur la date, il est certain que Tanxxx fait partie de la première vague de blogs bd, celle qui voit commencer, dès 2003-2004, de futurs « célèbres blogueurs » tels que Pénélope Jolicoeur, Boulet, Laurel, Miss Gally ou Cha, c’est-à-dire avant l’apparition éclair du blog de Frantico, puis la création du Festiblog, deux évènements qui, en 2005, lanceront définitivement le phénomène auprès d’un public de plus en plus large. Et comme la grande majorité des blogueurs de la première génération, elle est d’abord une dessinatrice investissant la toile comme espace d’expression. D’abord sur un site free, à présent fermé, puis sur un blog appelé « Des croûtes au coin des yeux » ; http://tanxx.com/bloug/.
En feuilletant les archives du blog de Tanxxx, on retrouve le plaisir encore naïf des temps où la « blogosphère bd » ne se composait que de quelques dessinateurs discrets, se connaissant tous entre eux, et dont il était facile, en tant que lecteur, de faire le tour. Quelques strips qui semblent griffonnés sur un coin de table, des anecdotes personnels, de brefs textes lors des temps de disettes graphiques. Le blog lui permet aussi de s’affranchir du format serré de l’illustration, qui impose un dessin unique, pour aller vers la narration et utiliser son crayon d’une autre manière, peut-être plus décontracté et plus prolixe.

BD rock, affiche rock


L’une des composantes du mouvement des blogs bd a été une forme de résurgence de ce qu’on appelle parfois la « BD rock », notion très vague plus que réel projet esthétique, mais qui permet de replacer Tanxxx au sein d’une communauté de blogueurs partageant les mêmes passions. La blogosphère a compté plusieurs blogs bd dont les auteurs revendiquaient un intérêt pour le rock, en particulier dans ses formes punk et hardcore, particulièrement propices, par leur marginalité, à l’apparition d’une fan-culture underground : Cha (Ma vie est une bande dessinée), Slo (Sombrebizarre), Louna (Au donjon joyeux), qui font tous trois partie du collectif Humungus (http://collectifhumungus.free.fr/), rassemblant actuellement neuf dessinateurs autour d’un fanzine (Speedball, depuis 2007) et de réalisations de fresques lors de festivals ou concerts (les blogs n’ont bien sûr pas été le moteur de leur rassemblement, mais servent au moins de caisse de résonnance pour leurs réalisations). Tanxxx, sans faire partie du collectif, a participé au premier numéro de Speedball. Quelques blogs bd incarnent une déclinaison de la « BD rock » sur la toile.
Un petit point sur ce que j’entends par « BD rock », notion éminemment floue (et même moi, je ne suis pas bien sûr de comment l’utiliser). J’y pense par comparaison avec un mouvement analogue qui a amené à la fondation de Métal Hurlant dans les années 1970 et qui a porté, dans les décennies suivantes, une partie du monde du fanzinat (Guillaume Bouzard, Pierre Druilhe, Jean-Christophe Menu, Mattt Konture, Max, Luz, font partie des auteurs récents qui ont su mêler dans leur oeuvre souvenir du fanzinat et amour de la scène rock). Ce sont des dessinateurs dont l’un des moteurs du rassemblement (autour d’un fanzine, d’une association, d’une maison d’édition, d’une communauté sur le net) est un goût pour le rock qu’ils cherchent en plus à exprimer dans leurs travaux. Ce qui passe le plus souvent non par une uniformisation des styles, mais par des références à des thèmes communs : les concert et la musique, évidemment, mais aussi d’autres aspects périphériques de la culture rock, comme le lien avec le cinéma de série B et les films d’horreur dans le cas du punk qu’affectionne Tanxxx. On passera bien sûr sur le jeune label KSTR de Casterman où la notion revendiquée « d’esprit rock » est plus un concept commercial qu’une réalité, puisqu’il ne s’établit sur aucune communauté de dessinateurs fidèles. Mais au fil de revues, d’albums, d’auteurs particulièrement efficaces, on voit resurgir occasionnellement ce qui pourrait être une « BD rock », réunissant à la fois un public de fan de BD et de fan de rock. La puissance communautaire (rassembler un public de fans fidèles qui se reconnaissent et s’apprécient autour de références communes) de certains courants du rock comme le métal ou le punk joue ici un rôle fédérateur important.

Il est souvent difficile de trouver des artistes qui revendiquent jusqu’au bout le concept de BD rock, c’est-à-dire qui non seulement traitent dans leurs albums ou travaux de thématiques précises, mais en plus s’intègrent au monde du rock, ou cherchent à traduite, dans leurs dessins, les émotions transmises par la musique. Si bien qu’il s’agit le plus souvent d’une mode passagère et que les dessinateurs passionnés de rock prouvent, fort heureusement, qu’ils sont capables de produire autre chose et d’évoluer. Dans le cas de Tanxxx, pourtant, l’idée semble alléchante de tisser un lien solide entre la culture rock et son travail de dessinatrice. Même si, là encore, il ne se réduit pas à cela.
Son travail de graphiste rocken est un bon exemple, où dessin et musique se trouvent concrètement mêlés, puisque l’affiche doit exprimer le contenu du concert, pour attirer un public qui sache s’y reconnaître. Plus, peut-être, que dans d’autres domaines de l’illustration, l’affiche rock s’est affirmée comme un art autonome, avec ses codes et ses maîtres ; parce qu’il réalise les affiches, les pochettes de disques, les flyers, le graphiste est l’un des acteurs incontournable de la culture rock. Le festival Rock en Seine propose d’ailleurs depuis 2009, en marge des concerts, des expositions de dessinateurs. Tanxxx explique à propos de sa collaboration avec le sérigraphe Brazo Negro : « Nous aimions la musique et la sérigraphie, et il n’y avait pas meilleur moyen de combiner les deux. ». Elle s’est aussi formée auprès de Guy Burwell (http://www.guyburwell.com/) et s’est intégrée à la communautés des affichistes rock dont elle cite de nombreux artistes dans une interview donnée sur le blog Crewkoos (pour ceux que le sujet du graphisme rock intéresse, le blog de Crewkoos fourmille d’informations sur le sujet). Elle décrit ainsi la manière dont elle voit les spécificités de l’affiche rock : « Pour le poster rock en particulier, bien évidemment l’inspiration vient du groupe lui même, il peut avoir une identité visuelle forte, ce qui est soit une facilité soit un piège monumental, mais la plupart du temps j’écoute le groupe et j’essaie de retranscrire l’ambiance générale de sa musique. ». Tanxxx réalise les affiches pour les concerts en France du groupe canadien NomeansNo, qu’elle fait apparaître dans son album Rock, Zombie.

Tanxxx et la bande dessinée

Si Tanxxx reste avant tout une illustratrice, plus à l’aise dans les dessins uniques, les amateurs de bande dessinée peuvent également apprécier son travail dans plusieurs ouvrages. Tout d’abord dans des artbooks, mode classique de diffusion des illustrateurs : deux ont parus aux éditions Charrette en 2006-2008 (http://editions.charrette.free.fr/). Elle a d’ailleurs participé, chez ce même éditeur, à un album collectif en hommage à Popeye en 2010. Plus récemment, un autre éditeur, le Potager moderne, a édité un portfolio au tirage limité intitulé Tanxxx girls.
C’est en réalité dès 2005 que Tanxxx se lance dans la bande dessinée en publiant chez les Requins Marteaux Rock, Zombie. Court album, il part d’un principe très simple : Tanxxx se rend à un concert de son groupe préféré dont elle vient de dessiner l’affiche, NomeansNo, lorsque le public du concert se transforme progressivement en une armada de zombies affamés. Sorte d’hommage personnel au cinéma bis, qui regorge de ce type de scénario zombiesque qui n’ont d’autre intérêt que de voir des humains massacrer des morts-vivants, et inversement, Rock, Zombie, pour être le premier album de Tanxxx, multiplie les clins d’oeil à sa double expérience de graphiste et de public rock. On peut lire la suite de cet album, réédité depuis, sur le site de Tanxxx sous le titre Faire danser les morts. (Au passage, je signale aux fans de cinéma bis que Hard rock zombies est aussi le titre d’une comédie musicale de 1984 dont je vous invite à lire la critique sur Nanarland, ou même à le voir pour les plus curieux/téméraires d’entre vous). Il suffit de regarder les pochettes des disques des groupes de hard rock Iron Maiden ou Black Sabatth pour comprendre que rock et film d’horreur ont fait partie d’une culture commune, dont le graphisme était la meilleure expression. Par la suite, Tanxxx continue de nourrir ses albums des mêmes références croisés au rock et aux films d’horreur, comme le montre la couverture Double Trouble sorti en 2007 aux Enfants Rouges, qui reprend en partie des strips retravaillés du blog Des croûtes aux coins des yeux, et d’autres illustrations inédites mettant en scène Tanxxx elle-même et certains de ses personnages récurrents : le chat Burzum, Tom de NomeansNo, ou l’inimitable madame Putois que l’on retrouve dans El Coyote. Enfin, Tanxxx se prête parfois au jeu que lui suggère un scénariste : dans Neuf pieds sous terre, paru fin 2010 aux éditions Six pieds sous terre, elle cosigne avec Loïc Dauvillier un délicieux et malin petit conte macabre qui raconte les mésaventures d’un chat suicidaire qui meurt à la fin de chaque chapitre avant de ressusciter au début du suivant. Plusieurs revues accueillent aussi les histoires de Tanxxx : notamment Le Psikopat, L’Echo des savanes et Sierra Nueva des Requins Marteaux. Elle y développe ce même univers à la fois drôle et macabre, inspiré par un certain cinéma d’horreur.
A entendre évoquer les maisons d’éditions sus-cités, l’amateur averti de bandes dessinées remarque de la part de Tanxxx un certain tropisme vers l’édition alternative : Charrette, le Potager Moderne, les Enfants Rouges, sont de petits éditeurs. Six pieds sous terre et les Requins Marteaux le sont certes un peu moins, mais n’en sont pas pour autant des éditeurs grand public. Les Requins Marteaux, même, représente tout un héritage du fanzinat underground (et se montre finalement assez proche de l’esprit décadent, non-conformiste et ironique du mouvement musical punk par sa ligne éditoriale) dans lequel on ne s’étonne pas de trouver Tanxxx. Plus récemment, elle s’est liée à plusieurs projets d’édition alternative situées bien à l’écart des grandes machines de l’édition de BD, comme la jeune maison d’édition Même pas mal, par laquelle elle édite plusieurs illustrations (http://meme-pas-mal.fr/). Même pas mal accueille dans son catalogue de nombreux autres blogueurs amateurs d’humour noir (Goupil Acnéique, Pixel Vengeur, Abraham Kadabra) ou de rock (Cha). Certains de ces projets se développent d’ailleurs uniquement en ligne. Tanxxx participe ainsi au webzine El Coyote (dans lequel on retrouve ses collègues Cromwell, Rica et d’autres encore) et à la bédénovela de Thomas Cadène Les autres gens dont je vous donne régulièrement des nouvelles sur ce blog. Vous l’aurez compris : les occasions de lire Tanxxx ne manquent pas.

A côté de ses nombreux projets dans l’édition alternative et la diffusion en ligne, Tanxxx s’est fait connaître d’un public plus large lors de la publication d’Esthétiques et filatures, scénarisé par Lisa Mandel, dont je vous parlais dans un ancien Parcours de blogueur. L’album, paru en 2008 dans le label KSTR de Casterman, a fait partie de la sélection officielle d’Angoulême lors du FIBD 2009, sans pour autant recevoir de prix à cette occasion. Cette nomination a pu servir de tremplin à l’album qui reçut, cette même année 2009, le prix Artémisia (pour la promotion des femmes auteurs de bande dessinée).
Tanxxx n’est pas elle-même scénariste au long cours et il me semble que c’est bien dans cet album qu’elle a pu développer au maximum ses compétences de dessinatrice de bande dessinée, tout au long d’une histoire longue et complexe qu’elle n’aurait pas su mener seule (les histoires qu’elle a scénarisé jusque là s’aventurant rarement au-delà de l’anecdote). Lisa Mandel avait depuis longtemps en tête le scénario d’Esthétiques et filatures et a voulu le confier spécialement à Tanxxx, qu’elle voyait comme une des dessinatrices les plus à même de restranscrire l’ambiance voulue pour l’histoire. C’est un récit contemporain qui voit se croiser deux femmes : Marie, une jeune lesbienne caractérielle qui fuit la colère de son père et Adrienne, trentenaire blonde paumée dont le vernis de normalité va peu à peu craquer sous l’influence de la fugitive. On y retrouve des thèmes déjà présents dans d’autres albums de Lisa Mandel : l’homosexualité, la violence des rapports humains, l’impossibilité à devenir adulte… Ils sont traités de manière délicate, à la marge d’un scénario de roman noir aux ressorts surprenants (les amateurs de Lisa Mandel connaissent son art du rebondissement inattendu). Et c’est assez plaisant de se dire que la scénariste a accepté de prendre le risque de confier une de ses histoires à une dessinatrice dont le style est à l’opposé du sien. L’album est réussi, au moins dans cette fusion de deux styles autonomes, l’un narratif, l’autre graphique.
Sans doute est-il temps, justement, de parler du style graphique de Tanxxx, qui reste cohérent des affiches aux albums en passant par le blog (quoique logiquement un peu plus relâché dans ce dernier). Tanxxx est une spécialiste du noir et blanc et ne se risque que très peu vers la couleur. Les effets d’ombre et de lumière qu’elle parvient à donner installent d’emblée une ambiance sombre et lourde. On la rapproche souvent, d’interviews en interviews, de maîtres de l’underground américain contemporain qu’elle admire et chez qui elle semble avoir appris la gestion des noirs et blancs ainsi que le goût des déformations physiques expressives : Charles Burns (Black hole), Daniel Clowes (Ghost world), les frères Hernandez (Love and rockets). Surtout faut-il dire qu’elle s’approprie leur style glauque au sein de son propre univers, plus humoristique et moins désespéré. Loïc Dauvillier, dans Neuf pieds sur terre, exploite malicieusement le goût du noir et blanc et la puissance des ombres chez Tanxxx puisque, au fur et à mesure que le chat meurt et ressuscite, encore et encore, le style graphique change au cours de l’album, le noir envahissant progressivement la ligne claire initiale. Dans Esthétiques et filatures, le style de Tanxxx assure une grande partie de l’ambiance et fait passer sans accrocs certaines ficelles du scénario où le risque de pathos ou de ridicule était parfois grand : dès qu’il est question de violence, de sexe ou de toute autre émotion forte, le dessin de Tanxxx s’impose,plus grave que dans ses autres travaux, mais souvent très posé voire virtuose dans des pleines pages savamment composées qui nous rappellent qu’elle est d’abord une illustratrice au graphisme sans concession.

Pour en savoir plus :

Webographie :
Site internet : http://www.tanxx.com/
Blog Des croûtes au coin des yeux
Webzine El Coyote
Interview sur le blog CrewKoos
Interview au FIBD 2009 avec Lisa Mandel lors de la sortie d’Esthétiques et filatures
Interview à Bodoï lors du prix Artémisia pour Esthétiques et filatures.

Bibliographie :

Rock, Zombie, Les Requins Marteaux, 2005
Tanxxx, Editions Charrette, 2006
Double Trouble, Les Enfants Rouges, 2007
Tanxxx2, Editions Charrette, 2008
Esthétiques et filatures, Casterman, 2008 (scénario de Lisa Mandel)
Neuf pieds sous terre, Six pieds sous terre, 2010 (avec Loïc Dauvillier)

Published in: on 24 janvier 2011 at 15:06  Comments (2)  

Le concours Révélation Blog 2011 (le retour de l’article)

J’étais revenu, l’année dernière sur le concours Révélation Blog qui se donne pour objectif de soutenir les dessinateurs débutants qui tiennent un blog et de leur permettre de se faire publier (Révélation blog 2010, à la chasse aux débutants). Le site du concours, qui en est à sa quatrième édition, est le suivant : http://www.prixdublog.com/. Je dois bien avouer que, depuis un an, j’ai nettement moins trouvé le temps que les années précédentes pour découvrir de jeunes blogueurs et de nouveaux blogs au-delà de ma tournée habituelle. Le concours Révélation blog 2011 tombe à point pour me permettre de renouer un peu avec ce type particulier de bande dessinée en ligne et d’en constater les évolutions. Il est donc temps de revenir sur les trois blogueurs sélectionnés parmi lesquels, parmi lesquels un gagnant sera designé lors du FIBD le 28 janvier.

Avant tout, un petit rappel didactique et bref pour ceux qui ignoreraient tous des blogs bd. A l’origine, un blog est un outil de communication sur le web qui présente deux caractéristiques principales : 1. l’espace laissé libre au blogueur est hebergé par un hébergeur de blogs qui facilite la mise en ligne des articles, rendant plus intuitif les processus techniques de publication en ligne ; 2. les articles postés par le blogueur sont identifiés par leur date et se présentent à l’internaute comme une suite d’articles qui se succèdent dans le temps. Le terme « blog bd » a commencé à être utilisé lorsque des dessinateurs, au lieu de mettre du texte sur leur blog, ont posté des dessins faisant appel aux codes graphiques de la bande dessinée (séquentialité, bulles, narration, etc.). Dans le domaine francophone, les premiers blogs bd ont vu le jour vers 2003-2004 et se sont multipliés à partir de 2005. Face à la manne de vocation ainsi ouverte (beaucoup de blogs bd sont un support de publication pour des dessinateurs amateurs, à l’image du fanzine), un prix du blog a été lancé en 2008 par plusieurs éditeurs (Vraoum, Diantre !, l’Officieuse collection), en collaboration avec la section « jeunes talents » du festival d’Angoulême : le prix Révélation blog.
Si je précise bien que le blog bd est un outil de communication, c’est pour ne pas le confondre avec le webcomic qui est, quant à lui, un contenu : une bande dessinée publiée en ligne. Autrement dit, un blog bd peut servir de support de publication à un webcomic, mais blog bd et webcomic ne sont pas équivalent, le premier n’étant qu’une facette de la bande dessinée numérique, certes une des plus médiatisée ces dernières années. Après, il est vrai que l’usage a fini par étendre le nom de « blog bd » a tout journal dessiné en ligne, qu’il soit ou non accueilli par un hébergeur de blog. Il est vrai aussi que, par rapport au domaine anglo-saxon, la blogosphère française a connu un très grand développement des blogs bd s’inspirant du modèle du journal de bord, où les auteurs racontent ou romancent des anecdotes de vie. Là encore, il ne s’agit pas du type unique de blog bd, mais de sa déclinaison la plus fréquente, qu’on pourrait dire « canonique ». Cinq ans après la grande « vague » des blogs bd, cet objet ne cesse d’essayer de s’affirmer comme un moyen de faire découvrir des dessinateurs débutants : nombre de premiers albums publiés en 2005-2010 l’ont été par des auteurs s’étant fait connaître par leur blog (et 2011 continue dans la même veine). Avoir un blog bd permet de montrer son travail et sa capacité de travail à un éditeur, d’avoir une vitrine d’autant plus direct quand l’éditeur en question est lui-même en ligne.

J’en reviens au concours Révélation blog. Les noms des trois finalistes ont été annoncés le 14 janvier. Ils ont été choisis par un jury parmi trente blogueurs sélectionnés et à la suite d’un vote du public qui a encore réduit la liste. Les trois blogs gagnants ont trois styles très différents, comme trois variantes possibles du blog bd, dont le temps a prouvé qu’il était loin de se bâtir sur un modèle unique. Voici donc un petit tour d’horizon qui est aussi l’occasion de m’adonner, à ma manière, à un petit exercice de commentaire de blog que l’illustre Sébastien Naeco du blog du Monde.fr Le comptoir de la BD (http://lecomptoirdelabd.blog.lemonde.fr/) pratique depuis plusieurs mois maintenant, toutes les semaines.

Spongiculture, le blog d’Aspirine
(http://spongiculture.canalblog.com/)
Je commence par le blog d’Aspirine, joyeusement nommé Spongiculture, qui est peut-être, en apparence, le plus classique. Aspirine commence sa carrière de blogueuse bd en 2005 avec un premier blog auquel elle mettra fin au bout d’un an pour le ressusciter dans celui qu’elle présente pour le concours Révélation blog. Jeune dessinatrice de 23 ans, elle étudie actuellement aux Beaux-Arts de Bruxelles. Ce second Spongiculture a donc plus de quatre ans de longévité et sa propriétaire publie suffisamment fréquemment pour qu’on souligne, d’emblée, son endurance dans l’exercice périlleux de la publication régulière en ligne.
Si je parlais d’un blog bd classique, c’est que Spongiculture apparaît d’abord (et notamment dans les premiers posts), comme un blog d’adolescent jouant une personnalité cynique et désabusé que l’on rattache bien souvent à cette période appelé « âge ingrat ». Ils sont légion sur la toile, ces blogs-défouloirs (ces skyblogs, pour les plus âgés d’entre vous – hé oui, déjà !) où les auteurs exercent farouchement leur liberté d’expression et leur droit de suite sur la vie injuste. On trouve sur Spongiculture beaucoup de textes, joliment écrits par ailleurs, mais dont on devine par leur contenu qu’ils s’adressent directement à un entourage ou à un public restreint. Or, vous me direz, j’ai un fort mauvais esprit que d’avoir fouillé dans les archives du blog pour en ressortir ce que son auteur réalisait autour de 17 ans. Vous aurez raison.
Ce qui fait, sans doute, que le blog a été sélectionné par le jury, c’est qu’en quatre ans, la fonction du blog a changé auprès de son auteur. De défouloir à cynisme, il est devenu un laboratoire expérimental de bande dessinée. Les dessins deviennent de plus en plus fréquents et surtout, le graphisme, encore peu élaboré au départ, se complexifie et laisse parfois apparaître une véritable recherche de style.
Certes, il reste éminemment classique dans le genre « anecdotes de vie en bd » qui résume une grande partie des blogs bd dont l’intérêt (je veux dire l’intérêt esthétique et à long terme, pour être vu par un public autre que confidentiel et amical) est souvent contestable. Les procédés sont classiques : voix off, faux apitoiement sur l’inutilité du post, production de badges… La lecture de nombreux blogs bd m’a toutefois appris à déceler, derrière les anecdotes banales, ce qui fait le sel du genre : un graphisme un peu personnel, une manière originale de mettre en image les événements… Et c’est ainsi qu’au détour d’un billet, Spongiculture sait surprendre. Sans doute parce que, depuis Spongiculture 1.0, l’adolescence est passée. Les dessins des premières années étaient réalisées à l’arrachée pendant un cours, sur une page de cahier, dans une marge. A présent, Aspirine se concentre sur la force d’expression des traits en assumant un style crade qui s’avère, finalement, suffisamment élégant. On s’y surprend d’y trouver, au détour d’une déformation anatomique, un petite pincée de Fred, ou bien, sur un visage raviné par les traits, une touche un peu plus personnelle, aux accents underground dans la recherche de la dureté. Tout cela avec une certaine liberté du dessin qui ne reste pas cloîtré dans un schéma strip ou cases mal exploité, mais se veut au contraire beaucoup plus libre. Dans le flot de blogs bd on ne peut plus classique, Spongiculture est une bonne surprise. Depuis l’automne 2010, Aspirine s’est lancée dans un second blog, Héliciculture, uniquement dédié à présenter divers recherches graphiques dans le style expressif qu’elle a su se trouver.

La dissonance des corps, le blog de NR (http://donne-moi-ton-ballon.blogspot.com/)
Avec NR et son blog La dissonance des corps, on change complètement de type de blogs bd. Loin des anecdotes de quotidien, ce jeune graphiste (lui aussi a 23 ans et sort de l’Ecole de Communication Visuelle de Nantes) a clairement délimité le champ d’action de son blog, beaucoup plus récent que celui d’Aspirine puisqu’il existe depuis 2009. La dissonance des corps est conçu dès le départ comme un espace de diffusion de dessins et ne s’égare que rarement hors de cet objectif : ni textes superflus, ni remarques personnelles, les commentaires remplissant la fonction de dialogue avec les lecteurs. D’où une forte homogénéité des types de postes : tous des dessins humoristiques en une seule case, postés avec une certaine régularité puisqu’on peut y lire au moins trois dessins par semaine.
Des dessins d’humour uniques, soit : une bien maigre pitance par rapport à d’autres blogs prolixes ? NR nous démontre habilement que la qualité vaut bien la quantité. Son travail se rapproche beaucoup plus du domaine de l’illustration que de celui de la bande dessinée à proprement parler. Chaque dessin est un délice d’humour absurde qui, dans un style assez dépouillé et un peu retro, est, dans sa partie, fort efficace. On pense, en le lisant, au « Sunday morning beakfast cereals », le celèbre webcomic de Zach Weiner avec lequel La dissonance des corps n’est pas sans similarité (http://www.smbc-comics.com/). Ne serait-ce que parce que SMBC est traduit en français sur le portail Lapin qui diffuse également La dissonance des corps. Ce type de dessins absurdes, qui cachent sous une facilité de façade des ressorts complexes, est devenu assez courant chez les blogueurs bd, peut-être justement sous l’impulsion de SMBC. Ce qui fait la qualité du blog de NR est la sophistication de cet humour décalé, où il sait jouer avec les images. Avec parfois des résonances surréalistes qui semblent provenir d’imagiers de l’absurde tel que Ernst, Topor, Chaval ou plus récemment Glen Baxter, dans la juxtaposition de styles, de clichés, d’images et de textes qui grincent les uns avec les autres et amènent à un rire qui n’est jamais franc mais passe par l’intellect. NR fait preuve, dans ses dessins, une bonne culture de l’image et de son utilisation.
Il en témoigne ailleurs : sur son site d’illustrateur, où il signe de son vrai nom, Noël Rasendrenson http://www.noelrasendrason.com/. On y retrouve l’ensemble de sa production, et c’est peu dire qu’à seulement 23 ans, elle est pléthorique, quoique tout azimut : dessin, photographie, poésie, musique. C’est assurément l’image qu’il maîtrise le mieux, en prouvant une qualité de « polyconographe », de même qu’on était, dans un autre temps « polygraphe ».
NR développe aussi un projet de webcomic qu’il présente dans un autre blog, La résonance des coups (http://laresonancedescoups.blogspot.com/) : lancé en novembre 2010, c’est cette fois une véritable histoire à suivre. On y retrouve l’aspect décalé du premier blog, mais avec une face beaucoup plus sombre, voire glauque. Rien d’étonnant à cela : l’humour surréaliste n’a jamais été très loin de l’humour noir, voire de la cruauté pur. Le style aussi, se veut plus relâché, et plus classique : un déroulement en strip de trois cases. L’histoire se résume assez difficilement : un personnage principal se débat, aux prises avec l’univers absurde de NR, fait de transexuels, de souris disneyenne, et d’immeubles qui s’effondre. Une autre manière, beaucoup plus trash et désespérée, d’aborder un même monde.
Enfin, je signale aussi aux éventuels nantais qui liraient ce blog que NR expose actuellement au restaurant Façon maison, rue des Trois-Croissants

Gimmie Indie Rock, le blog d’Half Bob (http://blogs.lesinrocks.com/gimmeindierock/)
Magnifiquement, Half Bob me permet de présenter un troisième type de blogs bd : le blog bd spécialisé. Celui d’Half Bob, comme son nom l’illustre, est dédié à la musique et plus précisément au rock indépendant dont le dessinateur est un amateur. Comme beaucoup de sites de titres de presse en ligne, lesinrocks.com possède sa plate-forme de blogs, que ce soit des blogueurs invités ou des blogs de journalistes (parmi les autres blogs graphiques, on trouve celui d’Hector de la vallée, ou encore celui du duo Dampremy Jack et Terreur graphique). Les origines des Inrockuptibles, qui tend à présent davantage vers le magazine de société généraliste sont la musique, et plus particulièrement, comme leur titre l’indique, le rock ; le blog d’Half Bob est donc le bienvenue, d’autant plus que son intérêt pour le rock dit « indépendant » (à l’origine, produit par des labels indépendants des grandes majors) rejoint un centre d’intérêt et d’exploration musicale du journal, souvent plus enclin à parler de l’avant-garde musical (avec toute la distance que ce terme impose) que des chanteurs à succès. En bon blogueur musical, Half Bob met en ligne quelques morceaux de musique à écouter avec chacun de ses notes, via des sites comme deezer, là encore une pratique courante chez certains blogueurs bd, dont certains ont même une « radioblog ».
Le blog d’Half Bob est aussi le plus récent, car il a tout juste un an d’existence. Blog spécialisé ou un spécialiste s’adresse à des spécialistes, ou un fan s’adresse à des fans, il immerge le lecteur novice en la matière (tel que moi) dans un monde mystérieux, constitué de noms étranges aux consonances fréquemment anglo-saxonnes. Et à l’occasion, si on est un peu curieux, il encourage à s’arrêter sur deux trois chansons, après des strips qui sont comme autant d’accroches souvent drôles. Dans ce type de blog spécialisé, qui connaît d’autres déclinaisons (le blog gastronomique de Guillaume Long en est un bon exemple), le dessinateur se fait critique ou journaliste.
Au passage, je ne vous ai pas dit qui était Half Bob. Son blog est loin d’être sa première expérience dans le domaine de la bande dessinée puisque, nous apprend-il, il a commencé dans l’univers du fanzinat avec le fanzine Murge, autoédité par l’association Trait d’encre. Il est facile de sortir du seul domaine du blog musical pour aller grapiller sur la toile les autres créations d’Half Bob. Il est celui des trois lauréats qui s’est le plus investi dans l’autopublication en ligne.
En dehors de son blog bd musical, on le retrouve :
– sur un blog personnel, http://halfbobleblog.blogspot.com/, sur lequel il poste régulièrement diverses illustrations, et ce depuis novembre 2008, ainsi que ses webcomics
– on trouvera aussi nombre de ses webcomics sur Manolosanctis, l’éditeur en ligne communautaire
– avec son comparse Marcel Ramirez (qui a aussi son blog inrocks, http://blogs.lesinrocks.com/marcel-ramirez/), il tient le blog Weirdofootmag
– il réalise des illustrations pour des tee-shirt vendus en ligne sur MonsieurPoulet et Rueduteeshirt.com
Signalons enfin qu’en ce début d’année 2011, il publiera sa première bande dessinée papier, Elmer la peluche qui parle, dans la petite maison d’édition stéphanoise Jarjille.
Pour ce qui est de ses webcomics, notamment ceux de Manolosanctis (publiés dès les débuts du site, en 2009, citons notamment Super Jean Jacques ou Rabbitman), j’ai quand même tendance à trouver que l’humour parodique et bon enfant ne va pas extrêmement loin. Je leur préfére le graphisme sobre, qui se limite au noir et blanc, du blog Gimme indie rock, dont les mises en scène s’avèrent souvent inventives et présentent l’avantage de s’appuyer sur une vraie culture rock (et des portraits de musiciens souvent réussis), et non sur une suite de clichés un peu maladroits comme c’est souvent le cas dans les webcomics suscités.

Le choix des jurés de cette année présente l’avantage d’être suffisamment représentatif de la diversité des blogs bd, dont on pourrait croire qu’ils répètent sans cesse une même forme figée. Aspirine, NR et Half Bob nous prouvent le contraire : l’originalité créative peut y naître, même à l’échelle d’une pratique amateure. Est-ce que mes commentaires laissent transparaître de ma part une préférence pour NR, dont la qualité graphique et humoristique me touche davantage et me semble la plus aboutie ? Bon, voilà, c’est dit. Et peut-être y a-t-il un peu de chauvinisme idiot, aussi, parce qu’il est de ma région. A présent, que le meilleur gagne : rendez-vous le 28 janvier pour connaître le podium.

Pour en savoir plus, les interviews des trois finalistes sur BDrama :
Interview d’Aspirine
Interview de NR
Interview d’Half Bob

Published in: on 18 janvier 2011 at 21:37  Comments (2)  

Baruthon 12 : Fais péter les basses, Bruno !, Futuropolis, 2010

Nous voilà arrivé à la fin de notre marathon-Baru entamé en février dernier suite à l’annonce de la remise du Grand Prix du festival d’Angoulême à Baru. 12 mois pour 12 oeuvres patiemment lues et étudiées, qui, toutes ensemble, forgent la personnalité artistique de celui qui, dans deux semaines et pour quelques jours, présidera la 38e édition du FIBD. Je vous laisse consulter le site du Festival d’Angoulême pour toutes les informations concernant la manifestation (http://www.bdangouleme.com/). Quelques liens directs sur les articles directement consacrés à Baru : une interview en deux parties (partie 1, partie 2 et partie 3) ; la présentation de l’exposition « Le Rock à Baru », qui donnera lieu à un disque de trente-et-un titres de rock’n’roll pré-1960, spécialement choisis par Baru ; une vidéo de présentation du « président Baru ».

Baruthon 1 : Quéquette blues et La piscine de Micheville
Baruthon 2 : La communion du Mino et Vive la classe !
Baruthon 3 : Cours camarade
Baruthon 4 : Le chemin de l’Amérique
Baruthon 5 : promenades et albums collectifs
Baruthon 6 : L’autoroute du soleil
Baruthon 7 : Sur la route encore
Baruthon 8 : Bonne année et autres récits sociaux
Baruthon 9 : Les Années Spoutnik
Baruthon 10 : L’enragé
Baruthon 11 : Pauvres Zhéros

Fantaisie nostalgique

A quelques mois du festival, Baru a sorti son dernier album, Fais péter les basses, Bruno !, chez Futuropolis. L’occasion, peut-être, pour de nombreux lecteurs de découvrir un auteur relativement discret et bien moins connu que les présidents l’ayant précédé (quoique la présence de Blutch l’année précédente relevait de la même volonté de mettre sur le devant de la scène de talentueux auteurs de l’ombre). Paradoxalement (je ne sais si l’album était prévu avant la nomination), Fais péter les basses, Bruno ! n’est pas représentatif du reste de l’oeuvre de Baru. Au contraire, il semble annoncer de nouveaux thèmes et l’auteur y emploie une esthétique qui s’écarte sensiblement du réalisme auquel il s’était contraint jusque là. Certes, il ne s’agit pas d’une révolution complète, et les grands thèmes « barusiens » sont tout autant présents. Mais l’impression que j’ai eu en lisant l’album était que l’obtention du Grand Prix, reconnaissance susceptible de marquer l’apogée d’une carrière, n’avait pas poussé Baru à cesser toute expérimentation. Cette capacité à mettre en danger son propre style, ses propres codes, à s’adresser à d’autres sphères culturelles, à se lancer des défis et à s’y tenir, que j’avais déjà pu déceler dans d’autres albums, est maintenu. Je ne vais pas reprendre ici une énumération fastidieuse, mais Baru avait déjà croisé son champ d’investigation initial, la fresque sociale, avec des genres très marqués comme la science-fiction (Bonne année) ou le récit d’enfance (Les années Spoutnik).
Même logique ici avec ce nouvel album qui est un étrange croisement entre l’univers classique de Baru et un genre bien spécifique : le polar à la française. D’autant plus spécifique que Fais péter les basses, Bruno ! se présente d’emblée comme un hommage à une période particulière du cinéma français, les années 1960-1970, dont l’oeuvre la plus emblèmatique est Les tontons flingueurs (1963). Cette période vit fleurir (peut-être jusqu’au Buffet froid de Bertrand Blier en 1979), des films de gangsters flirtant plus ou moins avec la parodie, parfois adaptés de romans policiers souvent tout à fait sérieux (Les tontons flingueurs, adapté de Grisbi or not Grisbi d’Albert Simonin), dans d’autres cas, des créations purement burlesques (Le Grand blond avec une chaussure noire d’Yves Robert relève encore de la même veine en 1972). Dans une logique de contrepied qui eut lieu selon les mêmes modalités et à la même époque dans le genre du western avec les westerns-spaghettis italiens, ces films hautement référentiels succédaient, voire se mélangeaient, à une période riche en polars (tout à fait sérieux et respectueusement classiques, cette fois : Touchez pas au grisbi en 1954 et Mélodie en sous-sol en 1963, pour ne donner que quelques exemples), en conservaient les codes narratifs et très souvent les acteurs (Jean Gabin et Lino Ventura surent ainsi jouer de l’image qu’ils s’étaient eux-mêmes forgés dans les années 1950), mais ajoutaient à l’intrigue des bons mots ou des situations loufoques, ou, très intelligemment, surjouaient des stéréotypes. Pour moi, les plus réussis de ces films restent ceux qui parviennent à être drôles sans trahir l’esprit initial du polar, apportant ainsi au spectateur une double satisfaction. Michel Audiard reste le dialoguiste symbolique de la période par le « parlé » qu’il avait imaginé, sorte d’argot poétique et percutant : s’il savait se montrer autant à l’aise dans des polars sérieux que dans des comédies, sa carrière de réalisateur reste un peu plus faible car trop répétitive à mon goût.

Dans l’album de Baru (rassurez-vous, Phylacterium est encore un blog sur la BD et pas sur le cinéma!), la référence se veut directe dès la page de garde où il est dit « cet album est un hommage à… suivant une liste de noms cryptés parmi lesquels on peut reconnaître Georges Lautner, Michel Audiard, Lino Ventura, Bernard Blier, et consorts : là où, dans les deux autres « hybridations » citées, il s’agissait surtout de s’approprier un genre, Baru choisit ici d’assumer franchement ses sources d’inspiration. D’ailleurs, l’album est franchement une comédie, alors que, jusque là, le rire n’était pas chez lui le moteur principal de l’intrigue. Ce qui ne veut pas dire pour autant que Baru se trahit lui-même, pour deux raisons. (trois en fait, car dans le fait, une première raison me saute inopinément aux yeux : Baru fait ce qu’il veut, et peut tout à fait aller à l’encontre de son propre univers s’il en a envie : les lecteurs grognons s’en plaindront, mais certains sauront apprécier) D’abord apparaît une logique de cycles. Il y a d’abord eu, de 1984 à 1990, un cycle ancré dans l’adolescence ouvrière et immigrée dans les années 1960. Puis, d’une façon relativement naturelle, Baru a commencé à se pencher sur le problème des banlieues dès 1995 pour s’en emparer plus franchement dans les années 1998-2006. En 2009, cependant, il a tenté une première incursion du côté du roman noir et du polar en adaptant Pauvres Zhéros de Pierre Pelot chez Casterman. Si ce premier essai a pu paraître circonstanciel, lié à un projet pour une collection, peut-être annonçait-il en réalité le début d’un cycle tourné vers l’univers du polar, sous ses formes les plus sombres comme les plus joyeuses. D’autant plus que, si l’on devient précis et que l’on jette un regard en arrière, Baru s’était déjà permis d’emprunter des éléments narratifs aux romans et aux films policiers, comme une manière d’installer une intrigue suivie et un suspens : dans L’autoroute du soleil survient une question de trafic de drogue qui voit intervenir la police, tandis que dans L’enragé, qui précède directement Pauvres Zhéros, l’histoire, faite de flash-backs, est racontée depuis un tribunal où le personnage principal est accusé de meurtre (et, pour le dénouement, le fil policier s’avèrera essentiel). Et puis, l’autre raison de l’absence de réelle trahison est dans l’intrigue de Fais péter les basses car… vous allez comprendre.

Une drôle d’hybridation : immigré barusien rencontre truands lautneriens

Revenons-en à l’intrigue. Ou plutôt aux intrigues. Car Fais péter les basses se compose de deux intrigues. L’intrigue policière d’abord : Zinedine, un jeune gangster tout juste sorti de prison contacte Fabio, ancien de la profession, désormais rangé des voitures, pour un dernier coup : un fourgon de la Brinks sans escorte, avec 7 ou 8 millions à la clé. Par esprit sportif plus que par l’appât du gain, Fabio accepte et remonte pour le casse son ancienne équipe : Paul et Gaby, le « Picasso des explosifs ». Comme le lecteur peut dès le départ sans douter, rien ne va se passer comme prévu et, de trahisons en quiproquo, les différents protagonistes vont se livrer à une lutte échevelée entre « vieux de la vieille » et « petits jeunots ». Difficile de ne pas y voir un hommage aux nombreux films où un vieux truand à la retraite reprend du service le temps d’un « dernier coup » (Gabin dans Mélodie en sous-sol, Ventura dans Les tontons flingueurs. Gabin a plus d’une fois endossé ce rôle.). Le scénario est construit comme une suite de rebondissements qui enchaînent les étapes narratives habituelles : réunion de l’équipe de part et d’autre, déroulement méthodique du « plan », course-poursuite derrière les millions qui passent de main en main. Baru fait preuve d’une forme d’érudition à l’égard du cinéma auquel il souhaite rendre hommage, multipliant non pas tant les allusions directes que les scènes clés reconnaissables par les amateurs du genre (quoique Fabio ait un petit air de Ventura…).
A cette première intrigue, la plus évidente et la plus classique, s’en ajoute une deuxième. Le lecteur suit le périple de Slimane, un jeune africain prodige du football, qui s’introduit illégalement en France avec l’espoir de devenir champion et finit, bon gré mal gré, par être mêlé au casse décrit plus haut et n’arrange pas les affaires des deux équipes en présence. Les lecteurs attentifs du blog auront reconnu des thématiques purement « barusiennes », s’ils me permettent le néologisme : le jeune sportif immigré (ou d’origine immigrée) tentant tant bien que mal de se faire une place en France (thématique de Le chemin de l’Amérique et de L’enragé). Alors bien sûr, dans un album de Baru classique, le destin de Slimane aurait été tout tracé : rencontrant petit à petit le succès, il aurait fini par être rattrapé par ses origines étrangères. Sauf que cette fois, Baru a choisi de surprendre, et le jeune Slimane ne connaîtra pas le même sort que Saïd Boudiaf ou Anton Witkoswsky. Pris dans une intrigue qui le dépasse, son sort n’est guère plus enviable car, là où les deux autres héros-sportifs étaient à amener à faire preuve de volontarisme et à exprimer leur talent, Slimane ne pourra compter que sur la chance et le hasard. Paradoxalement, et malgré la tonalité comique générale de l’album, les parties qui concernent le prodige immigré sont moins optimistes que ce à quoi Baru nous avait habitué.
Le croisement de deux intrigues est un défi difficile à mener et, dans Fais péter les basses, Bruno, une impression de décalage perturbe parfois la lecture ; l’impression que les deux intrigues ne sont pas parfaitement imbriquées mais simplement juxtaposées. Ce sera là ma principale réserve par rapport au dernier album de Baru : mener de front deux propos (qui plus est un propos léger et un plus grave) n’est pas sans risques et, dans le cas présent, l’aventure de Slimane m’a semblé souffrir de quelques interférences.

Baru l’expérimentateur entreprend aussi, par rapport à ses albums précédents, deux évolutions esthétiques qui se justifient clairement par le statut « d’hommage » : pastichant les polars-comédies à la française, nous le surprenons à travailler sur l’humour et les stéréotypes.
L’humour n’est bien sûr rarement loin chez Baru. Mais souvent est-il disséminé par petites touches, contrepoint à un propos plus grave et plus profond. Ici, Baru n’hésite pas à utiliser de grosses ficelles de comédie : des situations rocambolesques, des quiproquos absurdes, des personnages d’idiots accomplis. Le comparse de Zinedine, José, est un véritable imbécile dont le rôle principal dans l’histoire est de faire échouer, par négligence, les plans bien huilés de son patron (il fait parfois penser à Jean Lefebvre dans Les tontons flingueurs). C’est sur le plan de l’utilisation de stéréotypes que Baru innove le plus. J’entends par « stéréotypes » l’emploi de personnages dont le caractère apparaît d’emblée au lecteur, entier et peu sujet au changement, en référence à des codes propres à certains genres, ou à d’autres oeuvres. Dans ses précédents albums, par une forme de tension vers le réalisme, il préférait les personnages tout en nuance : ni vraiment bon, ni vraiment méchant, ni vraiment sympathique, ni vraiment antipathique. A ce titre, les différents protagonistes de L’enragé avaient tous leur face noire. Avec Pauvres Zhéros, Baru avait été contraint (par le scénario), de manier ce même type de stéréotypes du roman noir : la brute, l’idiot, le politicien véreux. Ici, les stéréotypes, comme hommage, sont franchement assumés et chacun des personnages (ils sont présentés sur la couverture) correspond à un « type » cinématographique : le vieux beau, le jeune impulsif et sans moralité, l’idiot innocent, le gorille silencieux… Le seul qui échappe à cette règle est Slimane, peut-être justement parce que lui vient de l’univers de Baru. Les autres personnages sont comme directement importés (non sans quelques adaptations) de la source première de l’auteur.
Au final, Fais péter les basses, Bruno ! ressemble à une joyeuse fantaisie nostalgique, légère et bourrée de références, dans laquelle Baru s’amuse, lui aussi, à étonner son lecteur.

2010, année Baru ?

Fais péter les basses Bruno marque la fin d’une année 2010 qui aura été « l’année Baru », certes avec une certaine discretion caractéristique à cet auteur, mais non sans quelques moments forts (le plus fort étant encore à venir : sa présidence du festival d’Angoulême).

Il fallait s’attendre, après l’annonce du Grand Prix 2010, à un phénomène éditorial autour de Baru. On n’oubliera pas que le parcours éditorial de Baru se caractérise, en 25 ans de carrière, par des changements fréquents d’éditeurs ; ainsi est-il passé successivement entre les mains de Dargaud, Futuropolis période Robial, Albin Michel/L’Echo des savanes, Casterman, Dupuis. Fais péter les basses, Bruno n’est pas, en apparence, son premier album sous le nom de « Futuropolis », mais c’est en revanche sa première collaboration pour un album long avec le « nouveau Futuropolis » tel que relancé par l’alliance Gallimard/Soleil Productions depuis 2004 (il avait aussi participé, pour une histoire courte, au recueil Le jour où…). Avant 2010, les albums de Baru avaient été successivement réédités au fil de ses changements d’éditeurs : j’en veux pour exemple Quéquette blues, son premier album, qui a connu trois éditions différentes au fil des décennies : Dargaud (1984), Albin Michel (1991), Casterman (2005). Dans les années 2000, les rééditions de l’oeuvre de Baru étaient surtout l’affaire de Casterman avec qui il travaille depuis le début des années 1990. Récemment, la maison belge avait réédité, sous la forme d’intégrale, L’Autoroute du soleil (2008), le recueil Noir (2009), Les Années Spoutnik (2009) ; courant 2010, après le FIBD, elle avait ajouté à son catalogue une réédition du Chemin de l’Amérique (qui, en effet, manquait), devenant ainsi la maison d’édition la plus complète sur l’oeuvre de Baru.
Que pouvait-il rester à d’autres éditeurs ? Comme on pouvait le prévoir, 2010 a vu se réveiller d’autres éditeurs que Casterman. Ce qui, finalement, est loin d’être un mal puisqu’à la veille de son festival, l’intégralité de son oeuvre est disponible dans des rééditions de moins de deux ans, à trois exceptions prêts : La communion du Mino (Futuropolis, 1986), Cours camarade (paru à l’origine chez Albin Michel en 1988) et Sur la route encore (paru à l’origine chez Casterman en 1997). Il ne s’agit pas là des trois oeuvres les plus importantes de Baru, et le statut de « brouillon de L’Autoroute du soleil » attaché à Cours camarade peut expliquer l’absence de rééditions. Quels éditeurs en 2010, donc ? Dupuis a naturellement réédité dans une intégrale L’enragé qui figurait déjà à son catalogue, dans la collection Aire Libre. Futuropolis nouvelle version est également allé fouiller dans le catalogue de l’ancien Futuropolis pour ressortir Vive la classe (et pas La communion du Mino, étrangement). La nouvelle version de Vive la classe a été, nous annonce-t-on sur le site « revue et corrigée » par Baru. Je n’ai pas pu comparer les deux versions, mais d’après les extraits diffusés, un travail de mise en couleur intéressant a été effectué. Enfin, dernière salve de rééditions, celle des Rêveurs, qui a commencé dès avant le FIBD 2010 puisque fin 2009 paraissait La piscine de Micheville. Ces derniers mois est sorti un plus ambitieux coffret intitulé Villerupt 1966 qui réunit intelligemment Quéquette blues, La piscine de Micheville et Vive la classe, plus le documentaire Génération Baru dont je vais vous parler plus loin. La petite maison d’édition cofondée en 1997 par Nicolas Lebedel et Manu Larcenet (petite au sens où son catalogue reste assez réduit malgré ses presque quinze ans d’existence) a misé sur le thématique plutôt que sur une réédition purement circonstancielle. Le coffret rassemble en effet trois albums du premier « cycle » narratif de Baru, celui dans lequel il s’inspire de son adolescence dans une cité ouvrière lorraine, dans les années 1960. Le coffret Villerupt 1966 offre ainsi une cohérence thématique forte, une vision retrospective du monde ouvrier, qui se présente bien comme une fiction, et non comme du documentaire. Avec le recul, on se rend compte que cette première période de la carrière de Baru (1984-1987) dans laquelle son art narratif était encore en perfectionnement, et son style gardait encore une puissance expressionniste qu’il s’est attaché à retenir davantage par la suite, a donné naissance à la partie la plus crûment personnelle de son oeuvre. Le choix des Rêveurs n’est pas sans résonance politique, et nous verrons comment le FIBD 2011 gère cette caractéristique de Baru qui n’a jamais hésité à exprimer son respect de l’idéal social communiste : évoquer en 2010 le monde ouvrier des années 1960 (qui entame à cette date un long déclin tant matériel que politique), c’est faire revivre une culture passée, mais qu’on aurait tort de ne considérer que comme un archaïsme dépassé dont il n’y a plus rien à apprendre.

Mais il me semble déjà que l’une des expos du FIBD 2011 s’intitule cryptiquement DLDDLT (Debout les Damnés De la Terre), et qu’elle s’accompagnera d’une statute de Lénine. Baru nous rappelle ici qu’une partie de la culture ouvrière (au moins « sa » culture ouvrière) s’enracine dans l’idéologie communiste. De même que José Munoz avait tenu, en 2008, à ne pas centrer l’exposition « Grand prix » sur lui-même mais sur l’Argentine, Baru fait le choix de présenter le monde ouvrier (je me fie ici à la description donnée sur le site du FIBD). La mise en scène sociale aura donc pleinement sa place et on n’en attendait pas moins de Baru. En espérant qu’aucun oiseau de mauvais augure ne viennent sériner que la bande dessinée n’a pas à s’occuper de politique. Mais j’espère que le débat est depuis longtemps trancher.

Les deux derniers choix de Grand Prix, en 2009 et 2010, semblent s’être basés sur des critères d’exigences : Blutch et Baru sont deux auteurs « à contre-courant » au sens où ils restent assez peu connu du grand public. L’expo Blutch avait permis de rapprocher bande dessinée et art plastique ; le festival-Baru sera placé sous des augures politiques, et ce malgré le fait que le FIBD reste le plus grand marché de bande dessinée de France et que la dimension commercial du médium prévaut largement dans la représentation qui en est faite. Un semble d’équilibre est ici recherché. Baru comme Blutch bénéficient (me semble-t-il), d’une forte reconnaissance de leur pairs pour leur choix radicaux. Baru a enseigné aux Beaux-Arts de Metz le dessin (et non la bande dessinée, lui-même insiste sur ce point) jusqu’en 2010. Dans son cas, l’évidence s’impose d’autant plus qu’il est désormais parmi les auteurs les plus primés du festival d’Angoulême (dont le jury est composé par d’autres auteurs, si je ne m’abuse). Petit rappel : il reçoit dès 1985 le prix du premier album pour Quéquette blues. Puis, ce sera deux Alph-Art du meilleur album, collectif en 1991 (avec Jean-Marc Thévenet pour Le chemin de l’Amérique) et en solo en 1996 (pour L’Autoroute du soleil). Au FIBD 2010 était présenté un documentaire intitulé Génération Baru, réalisé par Jean-Luc Muller et présenté à l’origine au festival du film italien de Villerupt (en Lorraine, région natale de Baru). Et puis le Grand Prix en 2010 est venu confirmer cette reconnaissance.
On peut donc dire que la nomination comme Grand Prix en 2010 a eu l’effet qui était, je le suppute, attendu : donner au public les moyens de découvrir un auteur mal connu mais respecté et admiré par le reste de la profession pour son oeuvre rigoureuse au moyen de multiples rééditions et expositions. J’ignore si cette « année Baru » aura eu un quelconque impact sur les ventes d’album et la notoriété du dessinateur que nous avons accompagné le temps d’un Baruthon. Si elle a marqué l’apogée du carrière, espérons secrètement qu’à 64 ans, Baru réalise encore d’excellents albums.

Pour en savoir plus :

Fais péter les basses, Bruno !, Futuropolis, 2010
Site de Futuropolis sur la réédition de Vive la classe
Site des Rêveurs sur Villerupt 1966
Présentation du documentaire Génération Baru de Jean-Luc Muller, avec quelques extraits
Présentation de l’expo DLDDLT au FIBD 2011

Published in: on 14 janvier 2011 at 09:08  Laisser un commentaire  

Initiatives d’auteurs dans la bande dessinée numérique

Chers et fidèles lecteurs, bonne année à tous (et la santé, c’est important, la santé).

Pour commencer l’année 2011 avec retard, mais non sans éclat, un article sur les derniers soubresauts de la bande dessinée numérique. Une manière d’observatoire personnel qui fait suite à plusieurs autres articles sur le même sujet l’année passée : (Auto-)initiation à la bande dessinée numérique en janvier ; Notes pour une histoire de la bande dessinée numérique en février ; Bouquet de bande dessinée en ligne en mars ; Projets d’éditeurs dans la bande dessinée en ligne en mai ; Etat des lieux de l’édition numérique en novembre . (heureusement pour vous, il n’est pas nécessaire d’avoir lu tous ces longs et fastidieux articles avant d’attaquer celui-ci ! Mais malgré cela, je vais honteusement me servir de ce premier article de l’année pour vous suggérer de relire d’anciens articles de 2010.).

L’année 2010 était annoncée, il y a tout juste un an, comme celle du boum de la bande dessinée numérique. Le pari a en partie réussi. Mais au lieu de simplement constater le décollage d’un marché (que d’autres ont mieux analysé que moi), il me semble bien plus intéressant d’en étudier les marges : en d’autres termes, les phénomènes nouveaux qui font que l’apparition de la bande dessinée numérique est susceptible de modifier les rapports de force de l’édition de bande dessinée dans son ensemble.
L’importance prise par les initiatives d’auteur est peut-être l’un des faits les plus marquants en ce qu’il repose la question du rôle de l’éditeur ; non pas pour prétendre que l’éditeur est inutile, mais pour affirmer que le passage au numérique est propre à bouleverser les rapports auteur/éditeur, et que le métier d’éditeur est amené à changer, à s’interroger, à se trouver une place dans un univers de réseaux où l’auteur peut toucher directement son lectorat, ou contourner l’éditeur en passant par des structures moins denses comme des plates-formes de diffusion.

Les droits d’exploitation numérique, éternelle pomme de discorde ?

L’idée de cet article commence hors du seul domaine de la bande dessinée, puisqu’il vient de la littérature. Rien de plus normal : la bande dessinée s’intègre à l’économie plus générale du livre et les problèmes que rencontrent les auteurs de bande dessinée sont sensiblement les mêmes que ceux posés aux écrivains de la littérature non-graphique. Or, le 2 décembre (quand nous étions encore en 2010), cinq écrivains publient dans Le Monde une lettre ouverte aux éditeurs qui, non sans humour, met dans la balance la relation auteur/éditeur. Preuve en abyme de la puissance d’Internet, je prends connaissance de cette tribune par un article de l’excellent blog de Julien Falgas, Marre de la TV, qui lui-même renvoie au non moins excellent blog La feuille du Monde.fr (on se rapproche de la source initiale !) qui met en lien la lettre en question telle que publiée sur LeMonde.fr. Revenant dessus plus d’un mois après, j’ai suivi les suites de l’affaire en feuilletant virtuellement les pages du site Actualitté qui, plus récemment, publie, outre une tribune d’une éditrice qui souligne l’existence de petits éditeurs numériques qui construisent, de leur côté et en silence, des solutions (j’y reviendrais), un article présentant les débats qui se tiennent actuellement à l’Assemblée Nationale pour modifier la législation sur les contrats d’édition (il est question ici du Code de la propriété intellectuelle). Ce parcours rapide à la recherche de l’information, qui est le mien et que je vous relate, suffit peut-être à démontrer comment Internet en tant que réseau (et je fais de ce blog un nouveau maillon de la chaîne) donne à une simple lettre ouverte, publiée originellement dans la presse papier, une ampleur impressionnante, et donne de ce fait aux réclamations des auteurs une portée qu’elles n’auraient pas eu autrement.

Reprenons depuis le début de mon périple informationnel. Il y a donc cette lettre ouverte qui exprime les inquiétudes des auteurs (qui produisent des oeuvres) face à l’attitude des éditeurs (qui mettent en forme ces oeuvres pour les rendre accessibles au lecteur) ; non dans une logique d’affrontement, mais au contraire dans une logique d’alliance (les éditeurs devraient discuter avec les auteurs au lieu de préparer dans leur coin leur passage au numérique, au risque de perdre la confiance de leurs auteurs). Nous sommes début décembre. A la fin du mois, la question a atteint les bancs de l’Assemblée, comme l’explique Actualitté.
Par la bouche du député socialiste Albert Falcon, le Syndicat national des auteurs-compositeurs demande explicitement : « une mise à jour indispensable de la loi afin de redéfinir le rôle et la fonction de l’éditeur » (sous-entendu : face à l’arrivée d’un nouveau marché numérique sur lequel il est impossible de plaquer sans les modifier les principes du marché papier). Que les auteurs en appellent à l’Etat, qu’ils soient entendus à l’Assemblée, montre que l’arrivée de l’économie numérique a tendu la situation auteur/éditeur à un point tel que les changements ne peuvent plus intervenir qu’au niveau législatif, au plus haut échelon de l’organisation de la société. L’adoption de la loi Hadopi 2 en 2009 et les nombreux débats qui l’ont entourée avait déjà autorisé le même type de conclusions : Internet et le numérique viennent reposer et redéfinir la propriété intellectuelle et les droits d’auteur et d’exploitation, interrogeant des règles établies, pour certaines, depuis plusieurs siècles. Précisons par exemple que la loi DADVSI, adoptée en 2006, a déjà modifié le Code du Patrimoine pour intégrer les oeuvres numériques et les soumettre, entre autre chose, au dépôt légal (elles intégrent ainsi le patrimoine commun de la nation). Les évolutions induites par les lois DADVSI et Hadopi 2 répondaient encore à un ajustement de missions traditionnelles de l’Etat, remontant au moins au XVIIIe siècle : gestion du patrimoine culturel de la nation et protection des droits d’auteur. Dans le cas qui nous occupe, les auteurs souhaiteraient que l’Etat intervienne dans les règles qui organisent les contrats d’édition (la dernière loi importante en la matière date de 1957). Il n’est pas forcément évident que la loi ait à intervenir dans les rapports auteurs/éditeurs ; c’est du moins ce qu’a répondu le législateur qui, toujours selon Actualitté, estime que c’est d’abord aux pratiques contractuelles d’évoluer en appliquant les règles immuables du Code de la propriété intellectuelle. Aucune loi n’est donc prévu (alors même que l’Etat est déjà intervenu dans l’économique numérique de l’écrit, notamment par la loi sur le prix unique du livre numérique). Que ce soit avec ou sans l’arbitrage de l’Etat, auteurs et éditeurs vont devoir s’entendre.

Et la bande dessinée ? C’était dès le printemps 2010 que le Groupement des auteurs de bande dessinée s’était inquiété de l’évolution des droits d’exploitation numérique (ce que je présentais dans un article de mars 2010). Car c’est bien là que se trouve l’enjeu : dans ces « droits d’exploitation numériques », c’est-à-dire la manière dont est gérée commercialement, la diffusion en ligne d’albums numérisés. Des questions concrètes et nouvelles sont apparues. Quel pourcentage du prix de vente revient à l’auteur dans le cas d’une édition numérique ? Les droits d’exploitation appartiennent-ils à l’éditeur ou à l’auteur ? Concrètement, le GABD affiche principalement deux revendications : reconsidérer la répartition des recettes dans le mesure où, par l’édition numérique, l’éditeur se passe ou gère en interne une grande partie des charges (impression, diffusion) ; limiter dans le temps la cession des droits numériques pour que l’auteur puisse, au bout de cinq ou dix ans, gérer lui-même la diffusion de son album en ligne. Pour l’instant, les éditeurs refusent de céder du terrain et les auteurs dénoncent des contrats d’édition où ont leur impose une cession des droits numériques sur une très longue durée, ou un pourcentage encore plus faible que dans l’édition papier. Il va de soi que ces enjeux sont facilement transposables à l’édition traditionnelle.

Les auteurs s’engouffrent doucement dans la création originale en ligne
Il est apparu au terme de l’année 2010 que la question des droits numériques a permis de fédérer une profession qui avait la réputation d’être individualiste et peu encline à se regrouper dans des structures syndicales. Pour mémoire, et parce que le sujet m’intéresse, je préciserais que la première organisation d’un syndicat d’auteur de bande dessinée (le Syndicat des Dessinateurs de Journaux pour Enfants en 1946) avait été là aussi motivé par la perception d’une menace : la stabilité de la profession était mise à mal par l’arrivée massive de bandes dessinées étrangères. C’est bien sûr face au danger que l’on rassemble. Le GABD n’a pas été créé (en 2007) pour résoudre spécifiquement le problème des droits numériques mais la question, une fois soulevée il y a maintenant deux ans, a permis de lui donner un combat précis et nécessaire, avec derrière l’idée de développer de nouvelles relations auteurs/éditeurs. Soyons toutefois exacts : rien n’indique que l’ensemble des dessinateurs de bande dessinée soutienne le GABD et ses revendications. Et il existe une autre association professionnelle d’auteurs, l’ADBD (associative et non syndicale). Mais, à ma connaissance, aucune voix discordante ne s’est fait entendre sur le sujet des droits numériques.
Et puis le GABD provoque chez ses membres des initiatives intéressantes, justement comme une manière de réponse au refus des éditeurs de trouver un arrangement. Les contrats numériques proposés par les éditeurs sont actuellement insatisfaisants : quel meilleur moyen, pour les contourner, de créer leur propre plate-forme de diffusion directe auprès des lecteurs ? Après tout, avec Iznéo, les éditeurs ont eux aussi tenté d’éviter l’intermédiaire des diffuseurs. A l’origine se trouve Fabien Vehlmann, membre fondateur du GABD et rédacteur sur son blog, il y a quelques mois, d’un billet alarmant sur la précarisation des dessinateurs de BD. Il prend soit de préciser, lorsque la question lui est posée, que 8comix, la plate-forme de diffusion qui sera lancée le 17 janvier 2011, est une initiative indépendante du syndicat, même si l’on remarque assez vite que parmi les huit fondateurs du site se trouvent trois des fondateurs du GABD : Fabien Vehlmann lui-même, Cyril Pedrosa et David Chauvel. Vehlmann précise également que tous les membres du syndicat n’approuvent pas entièrement l’idée en raison de la gratuité. (son blog : http://vehlmann.blogspot.com/). Car l’idée de 8comix est la suivante : mettre en ligne des récits inédits consultables gratuitement. Elle n’est fondamentalement pas innovante : cela fait bien longtemps que les internautes peuvent lire gratuitement de la bande dessinée en ligne. Le changement vient de l’appropriation d’Internet comme espace de publication à long terme par des dessinateurs professionnels : la plupart des dessinateurs de bandes dessinées numériques gratuites étant plutôt des amateurs ou des dessinateurs débutants (exception faite de Lewis Trondheim et des Autres gens). Pour Vehlmann, 8comix pourra servir à faire découvrir un utilisé pour la prépublication ou la publication simultanée d’un album papier. Le choix appartient à chaque auteur qui participe à l’aventure : Vehlmann a choisi pour L’île aux milles morts la publication simultanée, en accord avec son éditeur Glénat : « En ce qui me concerne, j’ai ainsi signé un contrat « classique » avec Franck Marguin, chez Glénat, qui a de son côté accepté le principe d’une mise en ligne gratuite et permanente de l’album sur 8comix. Nous nous sommes simplement mis d’accord pour que la mise en ligne se fasse par épisode, et que l’album « papier » sorte presque au début de cette web-publication, et non après. ». Deux spécificités courantes de l’édition numérique sont ici employées en complémentarité de l’album papier pour offrir une autre expérience de lecture : la publication par épisodes et la gratuité.
On devine derrière le pari que fait 8comix avec la gratuité : c’est espérer que la consultation en ligne grauite (et légale) ait un impact sur la vente des albums des auteurs concernés. Tel que Vehlmann présente son projet, il ne s’agit pas à proprement parler de concurrencer les éditeurs mais plutôt d’offrir un espace de diffusion complémentaire, peut-être aussi plus libre, pour les auteurs : ils pourront y développer des projets personnels de BD numérique. Et même si le syndicat n’est pas directement à l’origine de 8comix, on devine aussi que les débats soulevés en son sein, et la résistance des auteurs face aux éditeurs ont encouragé sa naissance.

Alors bien sûr, mes plus fidèles lecteurs penseront de suite à une autre initiative d’auteur qui, elle, contourne franchement l’éditeur : la bédénovela Les autres gens. Au contraire de 8comix qui va se mettre en place au cours du mois de janvier, le projet Les autres gens lancé au printemps 2010 est payant, par un système d’abonnement. Résumé pour ceux qui ne seraient pas au courant (et n’auraient pas lu mes deux articles précédents sur le sujet : Les autres gens et le retour du feuilleton et Bilan de lecture) : Les autres gens est un feuilleton-BD paraissant au rythme d’un épisode par jour, chaque épisode étant dessiné par un dessinateur différent (ils sont à présent une quarantaine à tourner, certains plus présents que d’autres), mais toujours scénarisé par l’infatigable Thomas Cadène. Où en sont-ils, justement ?
Je passe rapidement sur mes impressions personnelles : après un été très intéressant (histoires parallèles, semaine spéciale pour un dessinateur, climax de l’intrigue…), la rentrée automnale m’avait paru un peu morne, les intrigues nouées au départ n’en finissant pas de se dénouer. Mais les mois de novembre et décembre on doucement permis un sympathique renouveau. Outre quelques rebondissements scénaristiques, avec l’apparition de nouveaux personnages, il y eut quelques autres bonnes surprises, comme la participation du dessinateur Rochette (un ancien de L’Echo des savanes et d’(A Suivre) le temps d’un épisode. Plus généralement, l’équipe de dessinateurs ne cesse de se renouveler tandis que des « anciens » présents dès les débuts, au trait joliment travaillé (Vincent Sorel, Alexandre Franc, Aseyn, Joseph Falzon, Sacha Goerg, Erwann Surcouf), profite de l’expérience pour varier un peu leur style le temps d’un épisode. A ce petit jeu, c’est encore Vincent Sorel que je ne cesse de remarquer.
Ce qui m’intéresse aussi, avec Les autres gens, ce sont les innovations scénaristiques, moteur du feuilleton. Elles ont été nombreuses ces deux derniers mois. En novembre, une semaine entière a été centrée autour du personnage d’Emmanuel, timide étudiant en droit qui découvre les joies et les aléas du sexe libre à New York ; scénarisée par Stéphane Melchior-Durand et dessinée par Benjamin Bachelier. Une sorte de récit parallèle bien adapté au concept initial de la série : suivre « d’autres gens » comme on tisse un réseau de destins parallèles. Le changement de scénario apporte de l’air à la série, un peu de nouveauté par un regard autre posé sur le petit monde imaginé par Thomas Cadène. En décembre, il a laissé la main à deux reprises : une semaine à Wandrille, co-fondateur des éditions Warum et impliqué dans la bande dessinée en ligne par le projet Donjon Pirate et le concours Révélation blog ; quant à la semaine de Noël, elle a été l’occasion d’une construction narrative complètement différente : chaque jour, un nouvel auteur scénarisait et dessinait une histoire indépendante racontant un Noël d’un des personnages. J’ai particulièrement apprécié le Noël 2005 de la rousse Camille par le nom moins roux Boulet, pour sa gestion des couleurs assez fantastiques ; quant au Noël 1980 d’Henri, en pleine crise existentielle communiste, est une merveille d’humour habile et mordant par Pochep. C’est aussi ce que j’apprécie dans le projet Les autres gens : il y a toujours de la place, derrière le scénario de Thomas Cadène, pour que les autres participants s’approprient les personnages, quitte parfois à les déformer et les moquer à leur sauce.

Et pendant ce temps-là, chez les éditeurs numériques…

Enfin, retour au début de l’article, quand j’évoquais la situation des écrivains. En réponse à leur tribune du Monde est paru dans Actualitté une autre tribune par la responsable d’une maison d’édition en ligne, et son propos souligne une situation qui est vrai aussi dans la bande dessinée. L’article est justement intitulé Remettre les éditeurs numériques au coeur du débat sur le livre numérique.
Anne-Laure Radas (éditions Chemin de Tr@verse) rappelle que le débat entre auteur et éditeur est un débat de l’édition papier, et qu’il soit repris dans la presse montre que le modèle dominant reste dans l’esprit de tous le modèle papier. Plutôt que de parler des angoisses liés à l’arrivée du numérique, pourquoi ne pas rappeler qu’il existe de nombreux éditeurs purement numériques qui ont depuis longtemps dépassé ces préoccupations ? Eux ne se sont pas arrêtés à la question du modèle économique et poussent aussi leur recherche du côté des nouvelles expériences de lecture induites par le livre numérique. Ainsi dit-elle : « Quand les réflexions des éditeurs papier sont centrées sur… le papier, celles des éditeurs numériques sont centrées sur le livre. C’est un changement total de perspective ! (…) Penser aujourd’hui le livre numérique en s’appuyant uniquement sur la vision qu’en a l’industrie du livre papier serait de même un non-sens. » Cette phrase éclaire sans doute que nous sommes en présence de deux univers peu perméables : le monde du papier (éditeurs et auteurs) qui voit d’abord dans le numérique les dangers qu’il entraîne et le monde du numérique qui en voit les opportunités. Les deux visions sont complémentaires, mais force est de constater que c’est la première qui est la plus visible et qui organise encore les politiques et les débats en la matière.
Ce qui m’amène à une transposition du côté de la bande dessinée (je connais trop peu l’édition littéraire pour m’avancer à des hypothèses). Il existe, au-delà des querelles entre auteurs et éditeurs papier, de nombreux éditeurs ou diffuseurs numériques (Manolosanctis, le portail Lapin, Foolstrip…). On voit chez eux peu d’auteurs ayant déjà une longue carrière dans l’édition papier : petites et jeunes structures, elles éditent surtout de jeunes auteurs débutants qui, pour la plupart, se sont faits connaître via un blog ou un webcomic sur Internet. Mais après tout, ces maisons d’éditions numériques existent et leur modèle économique est bien souvent mieux adapté à l’économie numérique que ce que proposent les éditeurs papiers. La démarche des auteurs du GABD est tout à fait légitime mais reste profondément ancrée dans le modèle papier, comme si le numérique était surtout un danger et non une opportunité. Certes, on m’objectera avec raison que 1. ce modèle est encore dominant et que 2. le débat entre auteurs et éditeurs sus-cité porte plus précisément sur les droits d’exploitation numérique d’albums papier et non sur l’édition numérique pure… Mais justement : si, au lieu de parler de la numérisation d’albums déjà existant, on s’intéressait à la création numérique inédite ? Le projet 8comix (dont il reste encore à attendre le lancement) semble osciller entre les deux attitudes : à la fois portail de prépublication et espace de publication inédit.

En ce sens, Les autres gens est comme une passerelle entre deux mondes, qui laisse espérer que les frontières ne sont pas si étanches et que les auteurs papier finiront par investir activement la création numérique (tout en respectant les acquis des courageux pionniers dans le domaine, dont on ne parle que trop peu). Celui qui en est à l’origine, Thomas Cadène, a déjà une solide carrière dans l’édition papier et a pourtant su intégrer les spécificités du numérique dans la diffusion de sa série. Parmi l’équipe d’auteurs se mêlent de jeunes auteurs, dont beaucoup ont, là encore, acquis un public sur Internet avant de publier (voire n’ont jamais publié ailleurs que sur Internet) et des auteurs plus installés. Il me semble d’ailleurs que certains d’entre eux, comme Boulet ou Bastien Vivès, se situent juste à la limite : ils étaient déjà très présents dans l’édition papier quand ils ont fait le choix d’investir aussi Internet et d’y trouver un public peut-etre différent que celui qu’ils avaient fédéré jusque là.
Je terminerai donc sur une question rhétorique qui n’amène pas forcément de réponse immédiate: quand les auteurs papier, mécontents de l’attitude de leurs éditeurs, viendront-ils se joindre aux jeunes structures d’édition numérique déjà existantes ? 8Comix est-il une préfiguration de cette situation où édition numérique (inédite, et non homothétique) et édition papier seront sur un pied d’égalité et qu’on admettra enfin qu’un livre est bien autre chose qu’une suite de mots imprimés sur des pages, mais une oeuvre, même si son support est immatériel ? A voir le 17 janvier, jour de lancement du site.

Published in: on 7 janvier 2011 at 17:50  Comments (3)