Parcours de blogueur : Bastien Vivès

Une petite malhonnêteté intellectuelle de ma part dans ce titre, sans doute : Bastien Vivès est d’abord un auteur de bande dessinée et occasionnellement un blogueur. Il était déjà célèbre et talentueux avant d’ouvrir son blog et n’y a pas gagné toute sa notoriété. Alors je l’avoue : je profite honteusement de ma rubrique « Parcours de blogueurs » pour évoquer un jeune auteur que j’apprécie énormément et qui fait en ce moment l’actualité avec la sortie récente de Pour l’Empire, avec Merwan Chabanne, et sa participation aux Autres gens. Allons-y.

Précocité

Bastien Vivès est un jeune auteur. Jugez-en : il est né en 1984 et, à 26 ans, il a déjà à son actif un petite dizaine d’albums. Il s’appuie d’abord sur un solide parcours artistique (source : un article de Didier Pasamonik dans mundobd) son père est illustrateur et sa mère travaille pour une société de décors de cinéma. Il se tourne vers des études de graphisme à Paris, d’abord à l’école supérieur d’arts graphiques Penninghen, puis aux Gobelins où il apprend l’animation. Dès 2006, il publie son premier album d’après son blog du moment, Poungi la racaille, qui sera suivi d’un deuxième opus. Ces deux premiers albums paraissent chez Danger Public, maison d’édition non spécialisée dans la bande dessinée mais en partie tournée vers Internet. Il travaille alors à l’atelier de Manjari and Partners qui rassemble de nombreux grpahistes. Il y rencontre Marion Montaigne, Merwan Chabane, Alexis de Raphaelis et bien d’autres dessinateurs que nous recroiserons par la suite.
Mais c’est chez Casterman, et plus particulièrement au sein du label KSTR qu’il trouve une porte d’entrée dans le monde de l’édition de bande dessinée et qu’il fait nettement évoluer son graphisme et sa narration, accouchant ainsi d’un style propre. KSTR est un label lancé en 2007 par Casterman pour promouvoir de jeunes auteurs dans des formats plus libres que les autres albums du grand éditeur belge. On y retrouve d’ailleurs d’autres noms de la blogosphère : Obion, Guillaume Long, Tanxxx, Cha… (j’emettrais juste quelques doutes sur « l’esprit rock » de la collection qui me semble assez creux, mais enfin, elle a au moins le mérite de servir de tremplin à de jeunes talents). Vivès fait donc paraître en 2007 puis 2008 chez KSTR deux albums, Elle(s) et Hollywood Jan, le second étant en collaboration avec Michaël Sanlaville. Un style qui se cherche encore un peu, mais des thématiques qui reviendront par la suite, et particulièrement celles des amours adolescentes.
L’année 2008 est l’année durant laquelle il acquière définitivement le statut de « jeune auteur prometteur » ; statut gratifiant mais aussi difficile à tenir. D’abord parce qu’il remporte au festival Quai des Bulles de Saint-Malo le prix Ballon Rouge, remis, vous l’aurez compris, à un jeune auteur. Il publie, toujours chez KSTR, Le goût du chlore, album grâce auquel il remporte le prix « Révélation » du FIBD d’Angoulême. Mais Le goût du chlore n’est pas seulement une victoire honorifique : c’est aussi l’album qui lui permet, par un dépouillement et une finesse tant graphique que narrative, de trouver un style original, marqué par la répétition des cases et des décors, par une bonne maîtrise de la couleur et de son impact sur le lecteur et par des expérimentations graphiques qu’il poursuivra après (personnages silhouettés, masses de couleurs…). Dans les albums qui suivent, il continue donc d’explorer son style : La boucherie est un album publié chez Vraoum en 2008, encore plus personnel et étrange, avec une narration en courtes séquences esquissées (un album en effet difficilement publiable chez un « grand » éditeur). Avec Dans mes yeux, son retour chez KSTR en 2009, il s’essaie au crayon de couleur (un album que j’avais déjà commenté dans un de mes premiers articles). Puis, le rythme s’accélère encore : en 2009, Amitié étroite (hé oui, encore chez KSTR !) et Juju, Mimi, Féfé, Chacha chez Ankama avec Alexis de Raphaelis au scénario.
En ce début d’année 2010 arrive Pour l’Empire, une série en trois parties chez Dargaud, dans la célèbre collection Poisson Pilote (qui fête ses dix ans d’existence), pour laquelle il s’associe avec Merwan. Un changement radical de ton puisqu’il quitte le monde de l’adolescence et de l’amour dont il avait fait son champ d’étude préféré pour livrer un péplum viril et puissant que je ne saurais que trop vous conseiller. On y suit les aventures d’un bataillon d’élite de l’armée romaine parti à la découverte de contrées inexplorées. Il est très intéressant de voir comment Vivès se débrouille hors des sentiers qu’il s’est tracé, et comment il parvient malgré tout à retomber sur ses pattes. On y retrouvera donc d’excellents portraits psychologiques et un second degré acide.
Visiblement, un album sort ce mois-ci chez Dargaud, Tranches napolitaines, avec Mathieu Sapin, Alfred et Anne Simon que je n’ai malheureusement pas lu.

Lire Bastien Vivès sur le net

Il y a d’abord en 2005 son premier blog plus informel, un skyblog intitulé Poungi la racaille dans lequel il met en scène, sous le pseudonyme de Bastien Chanmax, une racaille-pingouin. C’est de ce blog qu’il tire son premier album. Puis, Bastien Vivès marque sa présence sur Internet par un blog ouvert en août 2007, sobrement intitulé « Comme quoi ». Il commence d’abord par y présenter ses travaux en cours et quelques esquisses sur les personnages des albums qu’il dessine alors, Hollywood Jan et Elles. Une masse de documents très intéressants pour comprendre les étapes du travail de Vivès : ses expériences au crayon de couleur et ses croquis d’après nature. On y trouve parfois aussi des personnages ou des silhouettes que l’on s’amuse à retrouver plus tard, au détour d’un nouvel album. Puis, Bastien Vivès commence à poster de courts strips, d’abord de façon aléatoire, et de plus en plus régulièrement. Très vite, des thématiques recurrentes commencent à apparaître dans ces strips en noir et blanc comme Brad, un américain qui nous apprend dans de délicieuses séquences à faire un blog. Sans oublier les projections dans un futur où Bastien Vivès fantasme sur une paisible vie de famille et sur ses enfants. Les strips du blog sont un bon moyen d’appréhender l’art de Bastien Vives, et notamment son humour décalé qui passe le plus souvent par des dialogues absurdes et provocateurs.
Bastien Vivès explore d’autres usages d’Internet. Il y publie par exemple quelques séries inédites en album, comme les dialogues de Pédé et Mimidard. C’est aussi l’occasion d’y voir ses carnets à dessins, encore une autre manière, plus spontanée, d’apprécier son travail graphique sur les portraits et les décors.
Mais son dernier grand projet Internet en date est bien sûr Les autres gens (que vous avez difficilement pu rater si vous suivez ce blog, mais à tout hasard, un lien vers mon précédent article sur le sujet peut être le bienvenu). Un premier grand projet collectif d’autoédition numérique par plusieurs auteurs, mené par Thomas Cadène, un autre auteur du label KSTR. Vivès est le premier dessinateur à introduire en mars 2010 le scénario de Cadène et fait un peu office de chef de file d’une génération de jeunes dessinateurs qui, pour la plupart, se sont fait connaître par leur blog bd, ou chez KSTR.

Où l’on apprend que dans bande dessinée, il y a « dessin »

La principale qualité de Bastien Vivès est d’avoir trouvé son style dès ses premiers albums, un style qui permet de le reconnaître immanquablement, avec déjà des obsessions et des codes d’écriture récurrents. Ses albums paraissent souvent très réfléchis, comme si chaque case, voire chaque trait était lourdement pesé. A l’inverse, les strips du blogs présentent davantage de spontanéité mais des codes graphiques moins variés : noir et blanc, silhouettes esquissées, jeux sur la répétition des cases. Il y met surtout en valeur les dialogues, là aussi typiques d’une ironie à froid qui oscille entre humour absurde, outrance verbale et satire de moeurs presque dérangeante par ses vérités.
Le trait de Vivès se veut fin, presque tremblant et assez neuf dans le monde de la bande dessinée. Ce style désarçonne peut-être un peu au début, justement parce qu’on ne sait pas comment l’interpréter : annonce-t-il un récit ancré dans le réel, ou une comédie ? En réalité, le style en lui-même dit très peu de choses : il est neutre, sans outrance, extrêmement sobre et peut-être est-ce aussi pour ça qu’il surprend : on n’y trouvera pas l’étalage d’une virtuosité graphique, de grandes scènes, de représentation anatomique au muscle près… C’est qu’il ne se situe pas dans un débat réalisme vs gros nez. Il faut presque deviner les formes derrière les traits, lorsqu’il se contente de silhouettes faites de quelques traits ou de masses sombres. Même si, soyons honnêtes, Pour l’Empire a récemment montré comment Vivès pouvait tout à fait s’accomoder d’un récit épique et de scènes grandioses.

La principale qualité de Bastien Vivès est d’avoir trouvé son style dès ses premiers albums, un style qui permet de le reconnaître immanquablement, avec déjà des obsessions et des codes d’écriture récurrents. Ses albums paraissent souvent très réfléchis, comme si chaque case, voire chaque trait était lourdement pesé. A l’inverse, les strips du blogs présentent davantage de spontanéité mais des codes graphiques moins variés : noir et blanc, silhouettes esquissées, jeux sur la répétition des cases. Il y met surtout en valeur les dialogues, là aussi typiques d’une ironie à froid qui oscille entre humour absurde, outrance verbale et satire de moeurs presque dérangeante par ses vérités.
Le trait de Vivès se veut fin, presque tremblant et assez neuf dans le monde de la bande dessinée. Ce style désarçonne peut-être un peu au début, justement parce qu’on ne sait pas comment l’interpréter : annonce-t-il un récit ancré dans le réel, ou une comédie ? En réalité, le style en lui-même dit très peu de choses : il est neutre, sans outrance, extrêmement sobre et peut-être est-ce aussi pour ça qu’il surprend : on n’y trouvera pas l’étalage d’une virtuosité graphique, de grandes scènes, de représentation anatomique au muscle près… Il faut presque deviner les formes derrière les traits, lorsqu’il se contente de silhouettes faites de quelques traits ou de masses sombres. Même si, soyons honnêtes, Pour l’Empire a récemment montré comment Vivès pouvait tout à fait s’accomoder d’un récit épique et de scènes grandioses.

Mais ce qui, personnellement, m’attire le plus chez Bastien Vivès, c’est ce qui me semble être une attitude assez intellectuelle face à la narration graphique : la réflexion porte chez lui sur la manière dont le critère visuel rentre en jeu dans la lecture, à la fois comme plaisir esthétique et comme moyen de rendre une idée, mieux que des mots ou que l’intrigue. Un héritage, peut-être de ses études de graphistes. Le degré de réalisme, les couleurs, la relation des cases entre elles dans la même page, sont sollicitées pour faire passer des émotions ou des idées. Il parvient ainsi à une bande dessinée où le dessin a vraiment un sens, et n’est pas simple véhicule de l’intrigue et des dialogues, comme trop souvent dans cette discipline. Il n’hésite à employer un style inconstant, c’est-à-dire qui varie tout au long de l’album (je ne peux m’empêcher de rapprocher ce traitement du dessin de celui de Baru, dont j’explore l’oeuvre depuis février, ici, ici et ). D’où la variété de ses champs d’expérimentation qui portent souvent sur l’impact des émotions sur la vision. Il peut s’agir de simples effets de style : dans Le goût du chlore, les silhouettes se déforment avec la distance ou sous l’eau, au même moment où l’amour naissant chez le héros déforme sa vision de « l’autre ». Dans Amitié étroite, des souvenirs enfouis remontent à la surface de Bruno sous la forme d’images floutées, de tâches indistinctes de couleur, de la même manière que nos souvenirs d’enfance sont en général de simples impressions vagues. Mais parfois, c’est tout le récit qui est bâti là-dessus, comme dans Dans mes yeux, album magistral (sans doute mon préféré), entièrement réalisé au crayon de couleur. La focalisation ne change jamais : le lecteur est placé dans le regard d’un étudiant dont on ne sait rien. On suit son histoire d’amour avec une jeune rousse croisée dans les hasards de la bibliothèque. Une bande dessinée sans contour pour délimiter les formes, basée uniquement sur la couleur et sur ses variations (les formes se confondent avec la distance, ou quand les émotions deviennent trop fortes) fait partie du jeu d’expérimentateur qui est celui de Vivès.
L’autre indice est le constant détournement auquel il se livre dans ses scénarios qui ne sont, dans le fond, que des histoires d’amourettes adolescentes que les adultes que nous sommes tentent de reprimer dans notre inconscient. Vivès semble fasciné par le cliché (et avec Pour l’Empire, ce sont d’autres clichés, venus du peplum : l’amitié virile, l’honneur, le combat). Prenez Amitié étroite ; l’histoire est archi-classique : l’amitié ambiguë entre un garçon et une fille extrêmement proches mais incapables de franchir le pas vers « l’amour ». Le garçon est timide et solitaire, la fille est extravertie et charmeuse. J’ai encore bien du mal à comprendre comment Vivès est parvenu à me toucher avec une telle intrigue télévisuelle. Car finalement, on y croit à son histoire, on est pris dans l’exactitude des sentiments évoqués. La seule explication que j’y vois est que ce qui est porteur d’émotions, ce n’est pas le scénario en lui-même, c’est la manière de le raconter. La narration est faite de longs moments de silence ; les dialogues sont bien ciselés et remplis de non-dits qui donnent sa profondeur à l’histoire. Et puis il y a cette impression que Vivès s’amuse de ses adolescents mals dans leur peau, qu’il les fait volontairement souffrir pour nous et qu’il y a dans sa manière un second degré acide que ses strips de blogs ne viennent que confirmer. L’intrigue, les personnages, ne semblent être que des pretextes à autant d’exercices de style graphiques.

Il faut que je termine avec un dernier mot sur Pour l’Empire. Je me trompe peut-être mais, après un cycle sur les amours adolescentes, j’ai l’impression que Bastien Vivès commence un nouveau cycle complètement nouveau. Les étudiants amoureux sont devenus des hommes d’honneur. Les silences remplis de sous-entendus sont remplacés par des discours pontifiants et magistraux. Les bars, les bibliothèques, les salles de cours, se sont métamorphosés en champs de bataille et en plaine désertique. J’ai toujours beaucoup d’admiration pour les auteurs inconstants, qui n’hésitent pas à se mettre en danger en sortant des sentiers battus qu’ils se sont tracés. En attendant la suite, donc, et avec impatience…

Bibliographie

Poungi la racaille, Danger Public, 2006
Elle(s), Casterman, 2007
Hollywood Jan, avec Michaël Sanlaville, Casterman, 2008
Le goût du chlore, Casterman, 2008
La boucherie, Vraoum, 2008
Dans mes yeux, Casterman, 2009
Juju, Mimi, Féfé, Chacha, Ankama, 2009
Amitié étroite, Casterman, 2009
Pour l’Empire, Dargaud, 2010
Les autres gens, autoédition numérique, 2010
Pour en savoir plus :
L’ancien blog de Bastien Vivès, Poungi la racaille
Le blog de Bastien Vivès, Comme quoi
Un intéressant article de Didier Pasamonik sur Bastien Vivès
L’interview de Bastien Vivès au festiblog 2009

Published in: on 18 avril 2010 at 08:33  Comments (2)  

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2 commentairesLaisser un commentaire

  1. Attation, LA BOUCHERIE c’est chez VRAOUM et pas chez WARUM, nuance…

    Sinon la phrase de conclusion « nouveau cycle complètement nouveau » c’est fait exprès ?

    • Pour Warum/Vraoum, c’est corrigé. Je dois être un peu lent mais je n’ai pas encore exactement compris le rapport éditorial entre Warum et Vraoum (je dis bien éditorial, pas intellectuel). Vraoum, est-ce une maison d’édition complètement différente, avec un statut différent de Warum, ou est-ce un « label » de Warum, c’est-à-dire un peu plus qu’une collection, mais tout de même rattaché à la grande maison « Warum ». En gros, quand un album Vraoum est crédité au dépôt légal ou dans une librairie, par exemple, quel est le nom de l’éditeur indiqué ?

      Et pour la fameuse phrase de conclusion, mettons que c’est parce que la nouveauté a vraiment dû me frapper.

      Mr Petch


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