Bastien Vives, Dans mes yeux, KSTR, mars 2009 / Miguelanxo Prado, Traits de craie, Casterman, 1993

De l’emploi du narrateur en bande dessinée ou l’art de pieger le lecteur

Bastien Vives pour trois raisons. D’abord une purement subjective : j’ai eu un vrai coup de coeur à la lecture de son blog d’abord, puis de ses albums. J’ai choisi de vous parler de Dans mes yeux, un des derniers en date. De plus, cet album est l’occasion de faire un point sur la technique de la couleur directe et sa place dans l’histoire de la bande dessinée. Enfin, ça me permet de parler d’un auteur espagnol, Miguelanxo Prado dont une des oeuvres, Traits de craie, entretient quelques rapports avec Dans mes yeux. Ces deux auteurs, qui représentent deux générations différentes et deux pays différents, sont deux exemples parmi d’autres de l’évolution de la bande dessinée de ces vingt dernières années (sans doute peut-on même dire trente) : une recherche de plus en plus fouillée pour enrichir l’aspect artistique du médium en mêlant expérimentation graphique et expérimentation narrative.

Bastien Vives et la force des couleurs
Commençons par le commencement : qui est Bastien Vives ? Jeune auteur né en 1984, diplomé de l’école des Gobelins à Paris qui prépare aux arts de l’image, il publie son premier album, Elle(s) à 23 ans chez Casterman dans la collection KSTR. Cette collection vient alors d’être créée et entend s’ouvrir à la jeune génération d’auteurs en leur offrant une pagination libre et un « esprit rock » (formulation, on l’avouera, assez vague et douteuse). Vives reste fidèle à cette maison d’édition pour trois autres albums, dont Dans mes yeux. Parmi ses autres activités qui viennent enrichir sa carrière naissante d’auteur de BD, on peut noter qu’il tient un blog depuis 2007 pour lequel il rédige des strips courts souvent en noir et blanc et qu’il est membre de l’atelier Manjari qui regroupe d’autres jeunes dessinateurs. En janvier 2009, il reçoit pour Le goût du chlore le prix Essentiel Révélations au Festival d’Angoulême, un bon départ symbolique dans sa carrière.
Pourquoi avoir choisi Dans mes yeux ? L’album ne réflète qu’une partie de l’univers que Vives est en train de créer. Mais il a éveillé mon intérêt par son côté doublement expérimental. D’un point de vue narratif d’abord. L’histoire est une simple histoire d’amour adolescente entre un garçon et une fille que ce dernier rencontré à la bibliothèque. Sa particularité est d’être vécue uniquement à travers les yeux du garçon. Le lecteur n’accède donc qu’à un nombre d’informations limitées, puisqu’il n’a connaissance que des paroles de la fille et parfois des personnes qui l’entourent, mais ne sait rien de la pensée et des réactions du garçon qui n’est qu’une caméra vivante. Le procédé sert une histoire volontairement minimaliste aux dialogues banals et aux situations attendues (rencontre – flirt – hésitations – baiser – rupture) ; le lecteur ne saura presque rien sur le temps, le lieu, le nom des personnages et doit tout deviner ou inventer. La précision réside dans un art du portrait expressif impressionnant qui nous focalise en détail sur les attitudes du seul objet du livre, la jeune inconnue, à l’aide de couleurs évocatrices et d’un trait fin.
L’autre expérimentation est graphique puisque l’album est entièrement dessiné au crayon de couleur. On peut suivre ce choix artistique grâce au blog de Vives, car il y livre quelques dessins en utilisant cette technique, assez peu courante dans la BD actuelle, voire presque inexistante. (si vous avez du courage et/ou du temps, suivez l’évolution à partir de cette note :
http://bastienvives.blogspot.com/2007/08/les-crayons-de-couleurs.html En août 2007, il annonce déjà vouloir dessiner un album entier au crayon de couleur pour « accéder plus facilement au réel ». C’est chose faite avec Dans mes yeux, puisque le crayon de couleur est vraiment le seul outil utilisé : pas de cases, un cadrage presque toujours identique, peu de traits car c’est la couleur qui conduit le dessin et permet d’exprimer des émotions : lorsque le garçon-caméra perd l’attention de l’inconnue, les couleurs se brouillent pour exprimer, au choix du lecteur, le désarroi, le désintérêt, la panique…
La force de Dans mes yeux est d’être un album extrêmement ouvert, presque un album-piège, puisqu’il ne nous révèle presque rien et donne peu de clés d’interprétation, ni sur l’histoire, ni sur l’album. Fable sur l’incompréhension entre les êtres ? Simple histoire d’amour poétique ? Album de couleurs expérimental ? Chaque lecteur ressentira (ou non) des émotions qui lui sont propres et relèvent de son propre rapport à l’amour, à la couleur et à l’art. C’est cette conclusion qui m’amène à dire que l’album est très littéraire, car il se base sur des procédés où le focalisation interne n’est qu’une façade pour tromper le lecteur, le forcer à s’identifier et à ressentir des émotions factices. Les écrivains connaissent bien la force d’entraînement d’un récit à la première personne et comment l’utiliser pour jouer à cache-cache avec le lecteur. Dans le même temps, il ne délaisse pas l’aspect esthétique car il contient de très belles images dans un technique peu commune.

Petite histoire de le couleur directe
Bastien Vives utilise ici la technique dite de la « couleur directe ». Il l’utilise et même la perfectionne en utilisant au minimum la ligne qui délimite la forme et en laissant à la couleur la possibilité d’exprimer. Mais si la technique est désormais connue et reconnue, si Vives peut l’exploiter avec virtuosité, il s’agit d’une technique de colorisation relativement récente qui coïncide avec l’émergence de la BD dite « adulte » dans les années 1970. T. Groensteen en parle comme de « l’apparition d’une sensibilité plus picturale. ». Nous reprenons ici son analyse. Traditionnellement, la mise en couleur d’une planche de BD se faisait à part, à la gouache ou à l’aquarelle, sur une épreuve appelée le « bleu » qui reproduit la planche. Dans le cadre d’un travail de studio, cette méthode permettait de déléguer la mise en couleur à un coloriste qui suivait les instructions du dessinateur. A partir des années 1970, les techniques de photogravure s’améliorent. Certains dessinateurs commence à appliquer directement la couleur sur l’original et peuvent ainsi mieux composer avec la couleur, et plus seulement avec le trait, à la manière d’un peintre. Moebius (Arzach en 1975) et Enki Bilal (La Foire aux Immortels en 1980) sont les pionniers de cette technique et la revue Métal hurlant (1975-1987) le diffuse auprès d’autres dessinateurs au style très différents comme François Schuiten (Carapaces en 1981). Le succès de ces albums pionniers assure celui de la technique qui permet au dessinateur de se libérer de la traditionnelle méthode des aplats de couleur et de penser la couleur. Il peut ainsi se concentrer sur davantage de nuances chromatiques et sur d’autres moyens picturaux.
Même si elle est souvent le signe d’un auteur plus attentif à son oeuvre, il faut se garder de diviser en deux le monde de la BD entre des auteurs « artistes » et des auteurs « industriels » : la couleur directe n’est qu’une technique de mise en couleur parmi d’autres et de très beaux albums sont réalisés sans elle. Elle insiste sur le côté purement formel et pictural de la bande dessinée, genre éternellement partagé entre la littérature et les arts graphiques. Surtout, elle fait partie d’un dispositif de contrôle des émotions du lecteur via le rôle du narrateur.

Miguelanxo Prado ou l’exigence littéraire
Parmi les auteurs utilisant la couleur directe, on trouve le galicien Miguelanxo Prado et son album Traits de craie. Né en 1958, il est d’abord peintre puis décide finalement de se consacrer à la BD à partir de 1979. Dans les années 1980, il fait partie des auteurs espagnols ayant participé et contribué à l’essor de la BD espagnole adulte dans des revues comme Creepy (1979-1992), Comix Internacional (1980-1987) et El Jueves (1977- ). Prado commence à être connu hors d’Espagne et son premier album, Chienne de vie, est publié en 1988 aux Humanoïdes associés. Il se joint à l’ambitieuse revue A Suivre de Casterman où il publie à partir de 1992, Traits de craie (édité en album en 1993). Prado demeure ainsi un des grands noms de la BD espagnole adulte contemporaine et démontre que, malgré un certain retard et une production moins reconnue, son pays dispose de valeurs sûres.
Traits de craie est l’album qui, après avoir reçu l’Alph-art du meilleur album étranger à Angoulême en 1994, le fait mieux connaître du public français. Il possède de nombreuses similitudes avec Dans mes yeux. D’abord la technique : Prado utilise aussi la couleur directe et joue sur la puissance chromatique pour créer une atmosphère : tons pastels de l’incertitude, précision de la complexion des visages qui permet une plus grande expressivité… Les couleurs de Prado sont parfois presque irréelles ; le rouge suggère chez le lecteur la violence, de même que chez Vives, elle marque l’éruption et la crudité du plaisir sexuel dans la scène d’amour (presque !) finale.
De plus, Prado s’inscrit dans une démarche pleinement littéraire en plaçant en tête de son album deux citations, dont une de Jorge Luis Borges (1899-1986), maître argentin de la littérature : « Bioy Caseres avait diné avec moi ce soir-là et nous nous étions attardés à polémiquer longuement sur la réalisation d’un roman à la première personne, dont le narrateur omettrait ou défigurerait les faits et tomberait dans diverses contradictions qui permettraient à peu de lecteurs – à très peu de lecteurs – de deviner une réalité atroce ou banale. ». Cette citation lui sert de point de départ pour un récit labyrinthique, à la manière de ceux de Borges. Il divise son récit en chapitres signalés par une petite vignette silencieuse, disposition qui revient aussi chez Vives. Un homme, Raul, arrive sur une île en plein milieu de l’océan avec une jetée, un phare, et une auberge tenue par une femme et son fils. Une autre femme, Ana, a jeté l’ancre et il tente de la séduire. On suit successivement chacun des protagonistes dont les agissements sont souvent étranges, poussés par le désir et la superstition ; la fin est déroutante, inaccessible, énigmatique. En guise de conclusion, Prado déclare au lecteur : « Le soupçon, nourri par moi que le lecteur de BD n’a pas pour habitude de s’investir profondément dans l’oeuvre qui lui est soumise ; il se contente la plupart du temps de la survoler. ». On le voit nettement, il propose un autre mode de lecture du médium bande dessinée, plus approfondie et plus attentive au détail et à l’ambiance. Car c’est l’ambiance qui est importante et non l’histoire qui ne se suffit pas à elle-même. La même impression ressort de Dans mes yeux : l’envie de relire l’album pour savoir ce qu’on a manqué, pour comprendre un dénouement qui nous échappe. Dans les deux cas, une histoire d’amour ratée dont les auteurs ne nous ont permis de saisir que la superficialité, que l’écume. Ils nous invitent à relire leur album et à essayer d’approfondir notre regard. La force des couleurs est alors un guide pour nos émotions, une grille de lecture inattendue.
Prado comme Vives a une vision aboutie de la bande dessinée qui n’est pas un simple moyen de divertissement mais nécessite une implication profonde du lecteur qui ressent l’album plus qu’il ne le lit. Le débat est éternel entre partisans du « bon dessin » et partisans de la « bonne histoire ». Vives et Prado dépassent le débat en incluant la couleur comme élément et moteur du récit. Ils créent une bande dessinée qui inclut le lecteur, qui lui donne un rôle, qui le piège. Ils proposent ainsi des oeuvres qui certes utilisent des procédés littéraire, mais avec les moyens de la bande dessinée : la couleur et son pouvoir de suggestion.

Pour en savoir plus :
Sur Bastien Vives :
Chez KSTR :
Elle(s), Casterman, 2007
Le goût du chlore, Casterman, 2008
Dans mes yeux, Casterman, 2009
Le site de la collection KSTR : http://www.kstrbd.com/
Mais aussi :
La boucherie, Warum, 2008
Un article de Didier Pasamonik sur le site Mundo-Bd : http://www.mundo-bd.fr/?p=1129
Le Blog de Bastien Vives : http://bastienvives.blogspot.com/
Le blog de l’Atelier Manjari : http://ateliermanjari.blogspot.com/
Une interview dans le webzine Bodoï : http://www.bodoi.info/magazine/2009-03-12/dans-les-yeux-de-bastien-vives/13341
Sur Miguelanxo Prado :
Traits de craie, Casterman, 1993
Jesus Cuadrado, De la historieta y de su uso, Sinsentido, 2000 (dictionnaire de la bande dessinée espagnole)
Miguelanxo Prado – Une monographie, Mosquito, 1993

Advertisements
Published in: on 10 septembre 2009 at 19:24  Laisser un commentaire  

The URI to TrackBack this entry is: https://phylacterium.wordpress.com/2009/09/10/bastien-vives-dans-mes-yeux-kstr-mars-2009-miguelanxo-prado-traits-de-craie-casterman-1993/trackback/

RSS feed for comments on this post.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :