Yann et Olivier Schwartz, Une aventure de Spirou et Fantasio : Le groom vert-de-gris, Dupuis

Loin de la polémique : un album référentiel et provocateur
Pour ce premier article, je vais revenir quelques mois en arrière. En mai dernier sort un nouvel album de Spirou dans la collection « Spirou vu par… » nouvellement créée par Dupuis au début de l’année 2006. Il a pour titre Le groom vert-de-gris, pour dessinateur Olivier Schwartz et pour scénariste Yann. L’intrigue est alléchante : on retrouve le jeune groom dans le Bruxelles occupé des années noires, dans un rôle d’espion au service de la Résistance belge. Très vite, l’album fait polémique sur le net, le scénariste Yann se retrouvant suspecté d’antisémétisme… Pour ma part, dans la mesure où rien ne m’a particulièrement choqué dans cet album, je préfère en faire une critique purement esthétique. Car le grand tort de la polémique a été d’oublier qu’il s’agit avant tout d’un album de bandes dessinée devant être traité comme tel ; et ce d’autant plus qu’il m’a paru extrêmement intéressant à commenter.
Il n’est pas inutile de rappeler les termes de la polémique. Le 11 mai 2009, Joann Sfar, sur son blog, rédige un article sur l’album en question, article mi-figue mi-raisin où il dit sa fascination et en même temps sa répulsion, et où il laisse affleurer une accusation d’antisémitisme. (www.toujoursverslouest.org/joannsfar/blog.php?p=19). Puis, le 20 mai, sur le site de Bodoï, Yann répond à Sfar et se défend ( www.bodoi.info/magazine/2009-05-20/yann-saventure-a-nouveau-du-cote-de-spirou/16397 ). C’est ensuite le critique Didier Pasamonik qui, sur le site de actuabd le 11 juin, dresse un point intéressant de la situation, mais sans réellement résoudre la polémique. (www.actuabd.com/Spirou-et-Fantasio-Une-polemique-vert-de-gris ). Enfin, Sfar rédige le 13 juin un dernier billet sur le sujet. ( www.toujoursverslouest.org/joannsfar/blog.php?p=20 )
Mon objectif n’est bien sûr pas de participer à la polémique (qui, n’oublions pas de le signaler, s’est déroulé uniquement sur internet !) mais justement d’en sortir et de profiter de l’album pour éclaircir le maquis de références qu’est Le groom vert-de-gris.
Sortons-en, donc.

Yann, le provocateur de la BD franco-belge
Le groom vert-de-gris, c’est donc soixante-deux pages d’aventures durant lesquelles Spirou lutte contre l’Occupant allemand. Le Moustic hôtel, où il officie comme groom, a été réquisitionné et il y joue les espions. Ce qui m’a le plus frappé à la lecture de l’album, c’est le traitement léger, non pas d’un prétendu sujet grave qui serait les années d’Occupation, mais de la tradition de la série « Spirou » de Dupuis. Yann, le scénariste brise les codes de la série, encore plus qu’il n’avait pu le faire dans le précédent album Le tombeau des Champignac. Par exemple, cette aventure de Spirou ne se déroule pas dans un univers fictif mais dans un lieu et surtout à une époque identifiable et réelle, et ce alors que, si Spirou avait déjà depuis longtemps visité des lieux réels, il évoluait jusque là le plus souvent hors du temps, de l’Histoire, de l’actualité. Ce premier tabou avait déjà été brisé par Emile Bravo dans l’album Journal d’un ingénu en avril 2008, album où le jeune Spirou apprend la vie dans le Bruxelles de la fin des années trente. Autre tabou, sans doute plus important encore : le sexe et la violence. Dans tous les précédents albums de Spirou, la violence était masquée et les personnages non-sexués ; Spirou accusait un peu de romantisme dans certains albums de Tome et Janry comme Luna Fatale (1995). Dans Le groom, Fantasio couche explicitement avec une officier allemande. Quant à la violence, on notera cette scène p.41 où Spirou brûle vivant ses poursuivants allemands et ajoute « Pouah ! Ça pue la saucisse SS grillée. » tandis que Spip précise : « Sacré Spirou ! Il vient d’inventer le Hot-Boche. ».

Pour mieux comprendre ces écarts à la tradition franco-belge en général et à l’esprit de Spirou en particulier, il faut apporter deux précisions. La première sur le mode de publication de l’album et la seconde sur le scénariste Yann.
L’album Le groom ne s’inscrit pas dans la suite des aventures de Spirou et Fantasio (désormais entre les mains de Yoann et Velhmann) mais dans une série parallèle, « Une aventure de Spirou et Fantasio par… » dont il est le cinquième album. L’objectif de la collection est de laisser libre cours à des auteurs de livrer « leur » Spirou.( www.dupuis.com/servlet/jpecat?pgm=VIEW_SERIE&lang=FR&SERIE_ID=1276 ). Yann se permet ainsi des libertés avec la série d’origine.
Or, la provocation est une caractéristique essentielle de l’oeuvre de Yann. Il fait justement ses débuts au journal Spirou en 1978 avec le dessinateur Conrad et se fait connaître en tant que scénariste avec Les Innommables, toujours dessiné par Conrad. Le ton de la série choque l’éditeur Dupuis qui la supprime en 1982 : les héros sont trop mal élevés et la série trop provocatrice pour la revue pour enfants fidèle à sa tradition. De plus les « hauts-de-page », gags courts que les deux auteurs livrent pour le journal sont souvent cruels et méchants à l’encontre de certains de leurs collègues de la rédaction. En clair, ils introduisent dans Spirou, journal gentil et naïf, le second degré, l’ironie voire le cynisme, inspiré par ce qui s’est passé en France autour de Pilote. Par la suite, durant les années 1980, Yann diversifie sa production de scénariste en publiant de nombreux albums pour des dessinateurs très variés. Il aime aborder des sujets sensibles sur un mode provocateur, comme le sida (Nicotine Goudron en 1988) ou le nazisme (La patrouille des libellules en 1985, dessiné par Marc Hardy). Dans ce dernier album, l’une des scènes représentant un instituteur juif portant un gros nez lui vaut les attaques d’association juives. Dans une interview par Gilles Ratier publiée dans Avant la case, il déclare ainsi : « J’ai toujours aimé prendre les lecteurs (et parfois les dessinateurs) à rebrousse-poil. J’adore mettre mes personnages en porte-à-faux. Déranger le public dans ses petites habitudes. »
Mais son autre caractéristique est l’attachement à la parodie des classiques de la bande dessinée. Il pratique ainsi une bande dessinée référentielle trouvant ses origines dans les années 1950 et 1960 mais qui ne cherche pas à rendre un hommage mais plutôt à bousculer les règles. Il est ainsi, avec Conrad, le scénariste de Bob Marone (1983-1985) ; et avec Jean Léturgie et toujours Conrad il participe à la série Kid Lucky (1995-1997) qui raconte l’enfance d’un autre héros belge des années 1950. Par ailleurs, il scénarise les albums 3 à 9 du Marsupilami (1989-1994) et co-scénarise avec Jean Léturgie un album de Lucky Luke dessiné par Morris (Le Klondike, 1996). L’album Le groom trouve donc naturellement sa place dans cette carrière dont l’horizon de référence principal reste la bande dessinée franco-belge traditionnelle, mais traitée sur le mode de la dérision.


Ligne claire et « autoréférentialité » dans la bande dessinée

Le scénariste Yann porte déjà en lui le goût pour les références à la bande dessinée belge qui est la caractéristique principale du Groom vert-de-gris qui les accumule d’une manière presque jubilatoire. L’article Wikipédia recense la plupart des références présentes dans l’album.( fr.wikipedia.org/wiki/Le_Groom_vert-de-gris ). Inutile donc de les reprendre ici, analysons-les plutôt. L’omniprésence des références dans Le groom contient en réalité une double référence : au premier degré on trouve les références à la BD franco-belge des années 1940-1950 dont est justement issu le héros. Le Bruxelles de 1942 que nous présente Yann et Schwartz n’est pas un Bruxelles réaliste mais plutôt un Bruxelles rêvé où les personnages de BD seraient réels. Mais à un autre niveau, l’album se situe dans la continuité du mouvement de la Ligne Claire de la fin des années 1970.
Qu’est-ce que la Ligne Claire ? Il s’agit d’un courant de bandes dessinées qui trouve son origine en 1977 en Hollande, sous le nom de Klare Lijn, à travers le dessinateur Joost Swarte, et qui est suivi en France par Ted Benoît, Floc’h, Yves Chaland, Jean-Louis Tripp et quelques autres auteurs. Une revue Klare Lijn est créée mais le mouvement reste plus théorique qu’institutionnel. Il regroupe un ensemble d’auteurs adoptant et réinterprétant une esthétique inspirée de l’âge d’or franco-belge symbolisé par Hergé, E.P. Jacobs, Jijé, Jacques Martin, Bob de Moor ; il s’agirait en terme artistique d’un néoclassicisme nostalgique marqué par la citation. Thierry Groensteen propose justement cette définition du trait dit de « ligne claire » : « Elle résume l’idéal de lisibilité et de transparence qui était celui d’Hergé, et qui se traduisait par le refus de l’ombre, la linéarisation du trait de contour, le réalisme schématique des décors, la simplification chromatique. ». Le mouvement connaît son plein développement autour de 1980 avec des titres comme Le rendez-vous de Sevenoaks de Floc’h et Rivière (1977), L’art moderne de Joost Swarte (1980) ou la série Freddy Lombard de Yves Chaland (1981-1989). Il ne faut pas oublier que la Ligne Claire porte en elle une ambiguité de départ, étant à la fois hommage respectueux et parodie reservée aux initiés. Elle marque un moment clé d’autoréférentialité qui participe sans doute durant les années 1980 à la légitimation de la BD qui affirme ainsi posséder une histoire. Yann ne s’est jamais réellement associé au mouvement mais il commence lui aussi sa carrière au début des années 1980 et travaille avec Chaland pour quelques épisodes de Freddy Lombard.
Dans l’album Le groom la référence à la Ligne Claire passe par deux procédés qui entendent imiter l’école de la Ligne Claire : l’un est justement un constant besoin de se raccrocher à des références anciennes. Lorsque Yann insiste lourdement sur la présence des personnages du Trésor du Rackham le Rouge ou utilise le personnage du jeune boxeur Poildur crée en 1948 dans Spirou sur le ring, il se situe parfaitement dans la lignée du mouvement des années 1980.
L’autre tient au dessin. En effet, le style du dessinateur Olivier Schwartz (surtout connu pour être le dessinateur de la série jeunesse Inspecteur Bayard publiée dans Astrapi depuis 1993 et scénarisée par Jean-Louis Fonteneau) répond aux exigences de la Ligne Claire : clarté du trait, synthèse des silhouettes, décors réalistes… On retrouve également chez lui le goût pour les scènes de rues et de foules fourmillantes de détails amusants qu’affectionnait Hergé. Il ne se revendique cependant pas du tout du mouvement. Dans deux interviews données sur le site Klare Lijn International, (klarelijninternational.midiblogs.com/archive/2007/04/08/olivier-schwartz.html et klarelijninternational.midiblogs.com/archive/2009/04/26/olivier-schwartz.html ), il dit être surtout inspiré par le style d’Yves Chaland, son principal modèle. Spécialement pour l’album, il est aussi allé voir du côté de Jijé et Franquin. Pour ce jeune dessinateur, Le groom vert-de-gris constitue un premier pas hors de la bande dessinée jeunesse.
Sans doute faut-il terminer en précisant que, comme l’explique Yann dans les interviews, le scénario de base du Groom avait été prévu dès les années 1980 pour être dessiné par Chaland. Il ne vit jamais le jour et, Chaland mort en 1990, le projet ne ressort qu’en 2009, Yann profitant de la nouvelle collection lancée par Dupuis. Chaland, près de vingt ans après sa mort, hante donc encore largement les pages de cet album !

Les références les plus diverses et les plus complexes se multiplient pour cet album qui est avant tout un hommage amusé à la tradition de la série Spirou. C’est un album d’héritier mais traité par un professionnel de la provocation, ce qui multiplie les niveaux de lecture et aboutit à une aventure au contenu extrêmement riche, quoiqu’un peu trop dense en citations. Le ton iconoclaste de Yann, presque jouissif, mêlé à un trait volontairement lisible et dynamique font du Groom vert-de-gris un album très agréable à lire.

Pour en savoir plus :
Ouvrages généraux :

Patrick Gaumer, Larousse de la BD, Larousse, 2004
Thierry Groensteen, Astérix, Barbarella et Cie, Somogy, 2000
Sur Yann (Yann Le Pennetier, né en 1954) :
Les innommables (dessin de Conrad), 12 albums, Dargaud, 2002-2004 (réeditions)
Gilles Ratier, Avant la case, PLG, 2005
Yann et Conrad, une monographie, Mosquito, 2007
Sur Yves Chaland (1957-1990) :
Les inachevés de Chaland, Champaka, 1993
Oeuvres complètes, 4 tomes, Les Humanoïdes associés, 1996-1997
www.yveschaland.com/index.php
Sur Olivier Schwartz (né en 1963) :
Les enquêtes de l’inspecteur Bayard, (scénario de Jean-Louis Fonteneau) 17 albums, Bayard éditions, 1993-2009
Sur la Ligne Claire :
Rencontres Chaland à Nérac (Lot-et-Garonne) les 3 et 4 octobre 2009
klarelijninternational.midiblogs.com/
François Rivière, L’école d’Hergé, Glénat, 1976
Floc’h et François Rivière, Le rendez-vous de Sevenoaks, Dargaud, 1977
Ted Benoît, Vers la ligne claire, Les Humanoïdes associés, 1980
Joost Swarte, L’art moderne, Les Humanoïdes associés, 1980
Un article de Didier Pasamonik explique en détail l’aventure du mouvement sur le site MundoBD : www.mundo-bd.fr/?p=1167

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Published in: on 29 août 2009 at 10:10  Laisser un commentaire  

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